samedi 25 juin 2011

Les deux visages de la dysorganisation sanitaire


Il faut sauver les malades! ... et ensuite s'en occuper

"La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi. Ici, nous avons réuni théorie et pratique : Rien ne fonctionne... et personne ne sait pourquoi !" Albert Einstein


La lecture du livre de Laurent Sedel "Il faut sauver les malades!" [1] montre que le nouveau management hospitalier "dysorganise" tout autant les procédés de travail pour ce qui est court, technique et aisé à codifier que pour ce qui est prolongé et impossible à programmer dès l'admission du fait de décisions médicales itératives liées à l'incertitude diagnostique et une évolution imprévisible. Comprendre les effets du Nouveau Management Public sur la gestion des hôpitaux [2], c'est analyser comment se produit la désintégration des procédés professionnels sous l'effet des fameux "process", ces créatures théoriques d'ingénierie des soins supposées ré-enchanter l'organisation de « l’hôpital entreprise ».

Ce que vivent des chirurgiens comme Laurent Sedel, cette incapacité croissante du système à intégrer des parcours cliniques, même quand tout est a priori prévisible, mais qui nécessitent que chaque intervenant et chaque structure fasse ce qu'ils doivent au bon moment, doit être confronté à ce que nous vivons pour les maladies chroniques, relevant de soins d'intensité fluctuante, prolongés et complexes, où seule une coordination précoce des acteurs médicaux, paramédicaux et sociaux peut éviter la précarisation fonctionnelle, le handicap surajouté et les parcours chaotiques. Sedel aborde bien ces deux dimensions notamment pour les patients sans mutuelle qui resteront à la charge du secteur public, de plus en plus démunis de soins de rééducation fonctionnelle et d'accompagnement social, jusqu'à devenir parfois comme en Angleterre des "bed blockers", ces patients en impasse hospitalière. La France ne sait gérer ces malades Pareto (du nom de l'inventeur de la loi des 20-80), qui sans bénéficier des soins requis, en particulier de réadaptation, paralysent les flux d'un système de soins incapable d'en capter la complexité dans ses classifications. Flux et filières ne peuvent être envisagés, par l'effet de la fragmentation institutionnelle et financière, qu'en les "poussant" à partir d'urgences qui explosent et sans vision d'ensemble des étapes limitantes critiques (critical pathways). Ces classifications médico-économiques tiennent lieu aujourd'hui de tables de la loi d'un management à courte vue et démédicalisé qui se confond avec l'ingénierie financière. En Soins de Suite et Réadaptation, alors que chaque patient devrait avoir accès en temps opportun aux prestations requises au regard de l'état de l'art, la future tarification à l'activité telle qu'elle est annoncée va aboutir à une classification qui ne sera adossée à aucune logique médicale de programmes de soins. Seul compte l'ingénierie de "déstockage" et la survie de l'aigu. Dans le secteur public quelle que soit l'étiologie et à n'importe quel âge, ce seront "les soins de suite sans réadaptation".

On peut opposer la complexité du câblage électrique d'un Airbus au chaos de la complexité bio-psychosociologique de Engel, à la fois celle du plat de spaghettis des déterminants de la santé et celle d'une jungle inextricable comme le labyrinthe kafkaïen qu'on a créé par la fragmentation entre sanitaire et médico-social, où il faut trouver au moins un chemin possible pour s'en sortir. Cette seconde forme de complexité est bien entendu celle qui interfère avec les prises en charge standard définies en "groupes homogènes de malades" supposés iso-coûts par les classifications médico-économiques. On prend un moyenne pour une norme, puis on baisse tous les curseurs avec l'enveloppe fermée de l'ONDAM.

On aurait pu croire que l'organisation néo-taylorienne relookée "Toyota" favoriserait le "cure", l'organisation de ce qui est facile à décrire, à évaluer à court terme et à tarifer et ne désorganiserait que ce qui relève de l'autonomie de décision et d'organisation des équipes soignantes pour les cas les plus complexes où il faut articuler cure et care, mais il n'en est rien. Ce sont ces deux catégories de prises en charge idéales typiques (parcours programmables a priori et parcours complexes) avec toutes les formes intermédiaires, qui pâtissent aujourd'hui de notre nouvelle et ubuesque division du travail. Les analystes de la technostructure de la nouvelle firme taylorienne sont bien identifiés par cette partie de la santé publique qui gère les data interconnectées et l'ingénierie médico-économique et financière. Ce sont les mêmes experts qui aujourd’hui, dans un cercle fermé et ubuesque, développent pour les établissements les stratégies court termistes de survie à une tarification myope et qui participent dans les agences officielles à la construction des classifications. En revanche, malgré la multiplication des « cadres experts » surtout occupés par l’incontinence réglementaire, les "croix dans les cases" d'une fausse qualité attrape-gogo vue "d'en haut", le principe de précaution et d'ouverture de parapluies qui ne peut se traduire par une maîtrise concrète des risques cliniques sur le terrain du fait de l'asphyxie des effectifs, ces "ingénieurs des soins" on ne sait toujours pas où ils sont. Quel est l'impensé de cette "pensée de marché", plutôt de cette "bureaucratie de pseudo-marchés", qui a défini le plus bas niveau de gouvernance officielle au niveau du "centre de coûts" que représente le pôle? La décision absurde qui a désintégré les soins en séparant toujours davantage les professionnels en "boite à oeufs" qui ne doivent surtout pas se toucher, c'est l'oubli de la coordination et des ajustements mutuels au sein d'une équipe stable, formée et motivée, capable d'apprendre et de capitaliser ses connaissances, de les partager avec l'organisation, capable de réactivité et d'adaptabilité face aux situations critiques. C'est aussi le paradoxe procédures vs résilience dans l'efficacité des équipes cité par Laurent Degos dans son livre "Santé: sortir des crises?" C'est l'oubli de l'unité de soins opérationnelle, au contact du public qu'elle sert, et des mécanismes de liaison des unités entre elles, des micro-systèmes cliniques réels et de leurs interactions, de leur "réseau social".

Mais l'asphyxie financière désenchante chaque jour davantage l'hôpital pendant que les adhérents sincères ou non au modèle chantent les mérites de la polycompétence, de la flexibilité et de la mutualisation. Ces balivernes de la sophistique managériale favorisent l'amnésie organisationnelle, l'inefficacité et les risques cliniques, surtout "non fléchés". Mais le management volontairement démédicalisé de l'hôpital pense pallier la pénurie par le "bouchage de trous" selon la seule logique des étiquettes "métier". Comme si une infirmière d'ORL pouvait d'emblée, tel un équivalent structural qu'on déplace dans un jeu virtuel, être aussi opérationnelle dans une unité de gériatrie ou inversement. On ignore superbement tous les procédés de travail implicites, ceux qui évitent les accidents, les compétences-clés formées par des noyaux durs de professionnels qui travaillent ensemble au quotidien. Comme si un cadre kinésithérapeute était interchangeable avec un cadre infirmier. Il est vrai que les "cadres de santé", même de proximité, sont conçus depuis 1995 comme purs managers, sans aucune fonction de référent qui guide les plus jeunes , de formateur de terrain, de garant des pratiques professionnelles. Comment en est-on venu à cet invraisemblable mépris gestionnaire pour les métiers paramédicaux et "ce que sait leur main".

Si Claude Le Pen voulait faire endosser le rôle d'ingénieur des soins aux médecins avec "les habits neufs d'Hippocrate", ce n'est évidemment pas ce qui se produit. Mais c'est heureux, car en médecine, les rapports entre médecins et non médecins dans une équipe clinique ne peuvent se concevoir sous l'aspect des rapports entre ingénieurs et techniciens. Le meilleur paradigme pour représenter la synergie entre action et sens de l'action dans une équipe clinique c'est l'orchestre de jazz.

Le cure c'est l'intervention courte qui guérit, ou qui limite les effets d’une maladie. La différenciation du cure est guidée par les progrès technologiques et la spécialisation des tâches. Le care, confronté à la transition épidémiologique, c'est l'action globale qui vise l'outcome, le résultat clinique à long terme et qui donne sens au travail des équipes de soins, le "flux de valeur" en langue économique. La bonne organisation selon Mintzberg [3], sera celle qui en mettant d'accord médecins et gestionnaires, en gérant le paradoxe entre différenciation et intégration, articulera le traitement des maladies et les soins de santé (Managing the Care of Health and the Cure of Diseases) en pensant sur le plan économique à la chaîne de valeur de Michaël Porter [4].

Webographie

1. Laurent Sedel - Il faut sauver les malades! Chronique optimiste d'une catastrophe annoncée. Albin Michel

L'auteur de ("chirurgien au bord de la crise de nerfs") dénonce les ravages de l'ingénierie financière, un des outils les plus délétères parmi ceux que la nouvelle gestion publique appliquée aux hôpitaux.
http://itunes.apple.com/fr/book/il-faut-sauver-les-malades/id429202803?mt=11

L’hôpital dans un futur proche : avec ou sans la charité ?

http://www.nonfiction.fr/article-4633-lhopitaldans_un_futur_proche__avec_ou_sans_la_charite.htm

Dans le parisien

http://www.leparisien.fr/societe/il-faut-sauver-les-malades-11-04-2011-1402579.php

Dans le JDD: Être malade va devenir un luxe

http://www.lejdd.fr/Societe/Sante/Actualite/Le-chirurgien-Laurent-Sedel-s-inquiete-du-demantelement-du-service-public-hospitalier-303121/

Interview

http://www.pratis.com/shared/skins/pratis_med/modules/webtv/video_player.php?id=3126

2. Nicolas Belorgey - L'hôpital sous pression - Enquête sur le nouveau management public

http://nb.zeserveur.net/hoprubrique.php?id_rub=27

Entretien: Frédéric Pierru, Nicolas Belorgey, propos recueillis par Almendros Cécile, « Les mots des réformes », L'infirmière magazine, n°266, 2010, p. 36-37

3. Henry Mintzberg

Managing the care of health and the cure of disease--Part I: Differentiation
Health Care Manage Rev. 2001 Winter;26(1):56-69; discussion 87-9.
Managing the care of health and the cure of disease--Part II:
Integration.
Health Care Manage Rev. 2001 Winter;26(1):70-84; discussion 87-9.

Voir aussi "Toward healthier hospitals" Health care Manage Rev, 1997,22(4), 9-18 (pas accessible en ligne, accessible à L'AP-HP)

4. « What Is Value in Health Care? » de Michael Porter - New Engl. J. Med. 2010. 363: 26; 2477-2481
Article cité dans l'épilogue du livre de Laurent Degos: santé pour sortir des crises?
http://healthpolicyandreform.nejm.org/?p=13328
http://www.nejm.org/doi/pdf/10.1056/NEJMp1011024?ssource=hcrc


Jean-Pascal Devailly, le 25 juin 2011

mardi 21 juin 2011

Hôpital sous pression: lost in governance

Je vous conseille vivement quatre livres très complémentaires sur la dérive managérialiste des politiques publiques de santé. La seule question qu'il faut poser aux politiques publiques: qui obtient quoi, quand et comment?


1. Nicolas Belorgey: L'hôpital sous pression - Enquête sur le "nouveau management public"


Entretien:
Frédéric Pierru, Nicolas Belorgey, propos recueillis par Almendros Cécile, « Les mots des réformes », L'infirmière magazine, n°266, 2010, p. 36-37
Une question essentielle , qui rejoint celle de ce que pourrait être une communauté professionnelle "résistante" c'est pourquoi des collègues, des paramédicaux, des gestionnaires bon connaisseurs des hôpitaux adhèrent à ce point à la sophistique managériale, à la rhétorique des indicateurs de performance, du benchmarking, de la responsabilisation des professionnels (ils ne l'étaient pas?) sur une efficience comptable à courte vue au regard de ce qui compte pour eux. Leur vision du résultat clinique à long terme n'empêche pas la recherche du juste soin au juste coût, mais ce résultat, c'est ce qui donne du sens à leur action au service d'un public, et non d'une "agence" obsédée de concurrence encadrée par les indicateurs myopes. Cette bureaucratie concurrentielle, qui n'a d'yeux que pour le veau d'or de l'efficacité supposée de la recherche du profit, en fait par hypothèse de simples calculateurs rationnels et égoïstes.
Comment l'adhésion à cette nouvelle division du travail d'inspiration néo-taylorienne, qui n'a jamais fait la preuve de son efficacité dans le secteur des soins, a-telle pu à ce point induire l'amnésie organisationnelle et donc, au nom de la nouvelle ingénierie et de ses lendemains enchanteurs, la "dés-intégration" de nos équipes de soins? Une approche intéressante est celle des established vs outsiders

Voir aussi: "Exit loyalty, voice ou...apathy"
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1988_num_29_2_2503

Résumé de la thèse et thèse complète
http://nb.zeserveur.net/hoprubrique.php?id_rub=18

2. François Dupuy: "Lost in management"


Présentation du livre - Textes et liens pour François Dupuy
L'effarant bond en arrière du management
http://www.lesechos.fr/management/idees-neuves/0201287001249-l-effarant-bond-en-arriere-du-management.htm
Le management peut-il ré-enchanter le monde? France Culture - Du grain à moudre - Le podcast:


3. Laurent Sedel. Il faut sauver les malades! Chronique optimiste d'une catastrophe annoncée. Albin Michel

L'auteur de ("chirurgien au bord de la crise de nerfs") dénonce les ravages de l'ingénierie financière, un des outils les plus délétères parmi ceux que la nouvelle gestion publique appliquée aux hôpitaux.

4. Laurent Degos: "Santé sortir des crises?"

Chacun sait que l'efficacité clinique repose sur des équipes stables , formées et motivées partageant une même vision du résultat recherché et qui donne son sens à l'action. Certains textes sont là pour nous rappeler à quelques évidences organisationnelles

Laurent Degos: l'ancien président de la HAS, un nouvel ubulogue parmi nous?

http://www.eyrolles.com/Droit/Livre/sante-sortir-des-crises-9782746505278?PHPSESSID=


1. Impasses hospitalières et situations de handicap : de la théorie à la pratique - Laurence Josse - 1er prix de la Fondation MACSF -
Mémoire - Diplôme d’Université de troisième cycle Handicap, fragilité, réadaptation et Restauration neurologique du mouvement

2. Physicians versus Hospitals as Leaders of Accountable Care Organizations. N Engl J Med 2010; 363:2579-2582 December 30, 2010

http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMp1011712

3. « What Is Value in Health Care? » de Michael Porter - New Engl. J. Med. 2010. 363: 26; 2477-2481
Article cité dans l'épilogue du livre de Laurent Degos: santé pour sortir des crises?
http://healthpolicyandreform.nejm.org/?p=13328
http://www.nejm.org/doi/pdf/10.1056/NEJMp1011024?ssource=hcrc


4. Variation in Hospital Mortality Associated with Inpatient Surgery Amir A. Ghaferi, M.D., John D. Birkmeyer, M.D., and Justin B. Dimick, M.D., M.P.H. N Engl J Med 2009;361:1368-75
http://www.cinj.org/documents/Hospital.pdf

5. « Trigger Tool » en pédiatrie Dr Jean Brami Direction de l'amélioration de la qualité et de la sécurité des soins – HAS
www.has-sante.fr...


6.
Améliorer la qualité des soins ne se résume pas à un suivi d’indicateurs - Dr Jean Brami
http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_1024822/ameliorer-la-qualite-des-soins-ne-se-resume-pas-a-un-suivi-dindicateurs

Plus sur "Lost in governance"

https://sites.google.com/site/mprdeshopitauxpublics/newsletter-du-18-juin-2011-lost-in-governance-ii

vendredi 6 mai 2011

Deux modèles pour l'hôpital - Expansion de la sophistique managériale - Fatigue des élites



"Plus l'individu calculateur est supposé choisir, plus il doit être surveillé et évalué pour obvier son opportunisme foncier et le forcer à conjoindre son intérêt avec celui qui l'emploie." Pierre Dardot et Christian Laval - La nouvelle raison du monde.

« Il y a autant d’autonomies que d'omelettes et de morales : omelette aux confitures, morale religieuse ; omelette aux fines herbes, morale aristocratique ; omelette au lard, morale commerciale ; omelette soufflée, morale radicale ou indépendante, etc. L'Autonomie, pas plus que la Liberté, la Justice, n'est un principe éternel, toujours identique à lui-même ; mais un phénomène historique variable suivant les milieux où il se manifeste. » Paul Lafargue

1. Radicalisation entrepreuneuriale et compétitive versus hôpital intégré aux territoires

"La parole dépourvue de sens annonce toujours un bouleversement prochain. Nous l'avons appris. Elle en était le miroir anticipé." René Char

Les prochaines élections à la commission médicale d'établissement (CME) de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) verront s'affronter deux modèles radicalement opposés pour l'hôpital public. Devenue essentiellement consultative depuis la loi HPST qui a mis en place "un seul patron à l'hôpital", le directeur, la CME reste, pour peu qu'elle favorise enfin les flux d'information appropriés et l'intelligence collective entre les différents niveaux de gouvernance, un lieu d'expression vital des discordances de plus en plus délétères pour la réponse aux besoins de soins entre le sens de l'activité médicale et les objectifs déployés par les gestionnaires. Examinons ces deux idéaux-types:

Le modèle CHU centré - radicalisé, est contraint d'accepter un "pacte faustien" négociant la légitimité scientifique contre l'abandon de ce qu'est l'activité médicale à la gouvernance entrepreneuriale. Celle-ci repose sur la diffusion du managérialisme et de la concurrence encadrée dans le secteur public, piliers de la nouvelle gestion publique déployée dans la loi HPST. La financiarisation, la T2A et le financement de la recherche poussent avec la transition technologique à cette radicalisation court termiste de l'hôpital expert, ultra-différencié en tuyaux d'orgue et en mille-feuille bureaucratique, mais sans les indispensables mécanismes intégrateurs qui doivent être proportionnels à la différenciation de toute organisation.
L'offre de soins, dominée par les logique top down de planification ne peut dès lors, hélas par construction, y être la recherche de ce qui est "médicalement justifié", qu'on aborde ce concept selon l'optique de la maladie, de la santé publique ou encore plus largement dans le cadre de la protection sociale. Dans ce modèle, l'offre ne peut être que le résultat d'une sorte de sélection naturelle et compétitive des projets dont le micro et méso management auront assuré la survie, surtout grâce à une technicité opportuniste d'acquisition des ressources. Ce n'est pas la moindre des contradictions de cette bureaucratie concurrentielle. Elle ne cesse de décliner des priorités de santé et d'organisation imposées d'en haut, dans une cécité des besoins induite par la fragmentation et génératrice d'inégalités d'accès aux soins, en particulier pour ce qui concerne les soins périodiques, continus et complexes. Elle se déploie dans la contre-productivité effarante du cadre théorique microéconomique dominant d'une motivation de acteurs qui ne sait attendre le salut que du principe universel de la concurrence. Les nouvelles normes de cet univers de compétition généralisée laissent mourir des activités de soins de proximité ou de recours qui ne seront plus assurées par personne dans de nombreux territoires, faute d'être rentables. Cela se fait à l'insu des politiques publiques, faute d'une vue d'ensemble, d'un consensus suffisant, d'un diagnostic partagé porté par une véritable intelligence territoriale sur le décalage entre ce qui est et ce qui devrait être. Fin du service public hospitalier, dilution de la notion "d'intérêt collectif" dans la vente par appartements de la protection sociale et la déconstruction de la solidarité?

L'hôpital intégré, à un réseau à pilotage décentralisé est fondé sur une vision partagée de la "chaîne de valeur" du soin, du "prendre soin" dans une acception large du terme, qui cherche à concilier modèle médical, modèle protectionnel et modèle de l'activation des plus vulnérables. Non sur cette effroyable gestion des ressources humaines dont nous avons accepté la novlangue, les dogmes et les modèles mentaux, de "l'entreprise de soi" de l'homme-soignant-professionnel de santé compétitif, enjoint à l'auto-structuration en vue d'attitudes de comportements et de compétences conformes aux attentes du management entrepreneurial et de sa nouvelle division du travail.
Ce modèle "intégré" de l'hôpital doit au contraire concilier clinique, centrée sur la relation médecin-patient dans un système clinique - soins, enseignement, recherche - où elle peut se déployer, santé publique qui ne peut reposer que sur des évaluations et des indicateurs d'actions collectives bien différents de ceux de la clinique, et économie puisqu'il faut bien admettre que les ressources sont rares et que l'optimisation n'est pas un vain mot. (Voir intégration des soins - Contandriopoulos)
Il tend à lutter contre la fragmentation institutionnelle et culturelle (rapport Larcher page 13), "entre le domaine sanitaire et le domaine social et médico-social". Le rapport se fait beaucoup plus discret sur les causes financières, dont l'aléa moral et la sélection adverse liés à la tarification à l'activité (sélection des patients, réduction des séjours, baisse de qualité des soins, transferts de soins et de charge vers d'autres secteurs, trous dans l'offre de soins) de la fragmentation et de la discontinuité de l'offre, toujours dénoncées, mais jamais réduites, alors que les plaques tectoniques de la protection sociale, l'assuranciel, l'assistanciel et le traitement social des nouvelle "vulnérabilités" ne cessent de s'écarter au détriment de l'accès aux soins.
Graduation géo-démographique des soins - proximité, recours et référence - ouverture des frontières fermées de ce qui est hospitalo-universitaire à ce qui en était exclu, principe de subsidiarité et péréquation des coûts et des profits le long de la chaîne de soins, travail en "réseau de confiance", autonomie respectant les valeurs du soin et imputabilité sur des résultats cliniques partagés entre parties prenantes légitimes des secteurs sanitaires et sociaux, limitation des gradients d'autorité inutiles et stérilisants l'action publique, doivent en être les grands axes.

"Rien d'important ne se définit par ses frontières." E Morin

Mais si "l'autonomie" n'est que le soleil trompeur du nouveau management public, elle devient manipulation et sophistique managériale. L'activité médicale poursuit des buts, adopte des règles, cherche à promouvoir des valeurs. Les buts définissent en général l'objet d'une activité. Les résultats cliniques à long terme, attendus par les médecins, les soignants en général, et qui donnent sens à leur action pour les patients angoissés qui leur font confiance, ne sont pas les objectifs attendus par le management, dictés par l'ingénierie financière conséquence de la religion du pseudo-marché institué par l'Etat. La logique gestionnaire devenue toute puissante ne laisse comme seule marge de manœuvre que les moyens pour satisfaire ses propres objectifs, et encore a-t-on de plus en plus affaire à des contrats d'objectifs sans garantie de moyens. Cette autonomie-leurre justifie que les acteurs, soignants et soignés, enjoints à s'auto-déterminer, à devenir entrepreneurs d'eux-mêmes, à se concevoir et se comporter comme "centre de profit" tout en travaillant leur "employabilité", sont conduit en réalité à intérioriser la norme managériale en s'imaginant libres. En l’absence d'atteinte des objectifs du management, ils seront jugés, dans la reddition de comptes (accountability), seuls responsables de leur échecs.

2. Sophistique managériale, manipulation et bureaucratisation des esprits - comment expliquer que les médecins se soient si aisément convertis à la novlangue du vocabulaire entrepreneurial.


Lost in management - François Dupuy (Dupuy en ligne)

http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/02/07/lost-in-management-par-francois-dupuy_1476126_3234.html

L'effarant bond en arrière du management

http://www.lesechos.fr/management/idees-neuves/0201287001249-l-effarant-bond-en-arriere-du-management.htm

Le management peut-il ré-enchanter le monde? France Culture - Du grain à moudre - Le podcast:

http://www.franceculture.com/emission-du-grain-a-moudre-le-management-peut-%E2%80%93il-reenchanter-le-monde-du-travail-2011-04-25.html


« RESEAUX AMBULATOIRE ET HOSPITALIER : ARTICULATIONS »

Un résumé qui s'applique parfaitement au système français:
1. Une offre de soins aussi « discontinue » que « saturée »
2. Un manque de lieux de vie aux exigences réduites
3. La dérive managériale de la gestion des problèmes de santé (mentale) - j'ai ajouté les parenthèses.

"la « contractualisation thérapeutique » et le renforcement des exigences subjectives qu’elle emporte, en particulier, témoigne de l’emprise croissante du discours managérial sur l’organisation des pratiques et sur les représentations des patients qui modélisent les dispositifs de soins de santé"...
"la santé physique et mentale serait désormais considérée comme un capital individuel dont la personne dépositaire doit justifier la rentabilité, ou au minimum la mise en valeur vis-à-vis de la société."


La fabrique des populations problématiques par les politiques publiques

La vulnérabilité comme catégorie de l'action publique


3. Ubulogie de l'encadrement

Je vous invite à parcourir les textes de Marie-Claire Chauvency qui explore le nouveau management hospitalier avec le regard des cadres et la lecture que permet un solide arsenal conceptuel.

Entre autres textes sur "carnets de santé":
Cadre paramédical de pôle ou le miroir aux alouettes
http://www.carnetsdesante.fr/Cadre-paramedical-de-pole-ou-le
Les réformes hospitalières et leur impact sur l'encadrement infirmier

"Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts."

Les obsèques de la lionne - La Fontaine
http://ysopet.free.fr/fables_visu.php?idxfable=0814055