dimanche 11 octobre 2015

Blouse du technicien de santé - Pour une médecine fondée sur les pratiques prudentielles



Chacun peut aujourd'hui faire l'expérience de la déconnexion entre les valeurs du soin, l’organisation des activités et les modèles de revenus conçus par les ​politiques publiques​ pour soutenir ces activités. Notre système de santé, ​en séparant conception et exécution, a coupé ​la rationalité gestionnaire ​des finalités du soin et de leurs compétences clés. Vu de l'économie, le problème est l'absence de modèle économique viable. Vu de la philosophie, c'est la perte de sens dans un brave new world fait de leurres marchands régulés par des experts​-ingénieurs ​ néo-platoniciens. Vu du management c'est une approche trop descendante, comptable et court-termiste de la stratégie et de l’intégration de la production. Enfin, vu de la sociologie c'est la souffrance au travail, allant jusqu'au burn out des soignants, médecins ou non. Voici quelques articles diagnostiques et quelques ​​pistes pour le​ traitement de la maladie​, ​dans la perspective d'​une médecine fondée sur les "pratiques prudentielles".

1. ​JC Weber. Jugement pratique et burn-out des médecins. La revue de médecine interne Volume 36, n° 8 pages 548-550 (août 2015). 

Cet article à lire absolument n'est hélas pas en accès libre.

​"​La fréquence du syndrome d’épuisement professionnel chez les médecins devient un motif de préoccupation publique. Les causes profondes ne sont pas bien connues. Nous formons l’hypothèse que le ressort le plus puissant de la souffrance au travail des médecins est la remise en question de leur jugement pratique. C’est une faculté qui met en connexion la connaissance et la raison, la science et l’expérience, le général et le particulier. Elle est au cœur de l’activité médicale et sa mise en œuvre est associée à un plaisir dans l’action. L’évolution de la médecine, et en particulier la multiplication des procédures, a une influence négative sur son apprentissage et son exercice. ​"​

2. ​​​Réification à l’hôpital, un EIG évitable? REVUE HOSPITALIÈRE DE FRANCE N° 565 2015​​


"Les réformes du système de santé menées depuis trente ans ont pour principal objectif de contenir les dépenses de santé, sans y parvenir de manière satisfaisante, dans le cadre global d’une financiarisation de la santé. La logique financière que la T2A exerce sur les établissements met les équipes sous pression avec des conséquences explosives en matière de risques psychosociaux, et potentiellement pour la sécurité du patient. Ce qui peut être qualifié d’événement indésirable grave peut-il être évité et, si oui, comment? Cet article analyse les mécanismes de régulation de la santé. Il en montre les limites, pointant les effets de réification de l’humain portés par les dispositifs de contrôle de gestion d’un hôpital financiarisé. Un modèle alternatif est proposé: fondé sur les travaux d’Elinor Ostrom, il consiste à considérer l’égal accès aux soins de grande qualité pour tous, quelles que soient les conditions de revenu des usagers, qu’ils soient actifs ou non, comme un bien commun."

3. La médecine frappée de burnout. Rev.Med Suisse 2012;776-776 Bertand Kiefer

​4. L’humain face à la standardisation du soin médical Elie Azria

5. Le nouveau Moyen Âge psychiatrique The new psychiatric Middle Ages T. Haustgen © Springer-Verlag 2009

6. L'hôpital victime de ses injonctions paradoxales. Alain-Charles Masquelet

7. HÔPITAL: La réorganisation des soins viendra de l'intérieur – NEJM Publié le 09/05/2014​​ - ​​ Insourcing Healthcare Innovation David A. Asch, Christian Terwiesch, Ph.D., Kevin B. Mahoney, and Roy Rosin, M.B.A. N Engl J Med 2014; 370:1775-1777

8. Florent Champy, "La sociologie des professions" - Florilège pour Florent Champy Les professions à pratiques prudentielles

9. Entretien avec Florent Champy:''La sociologie des professions''

​10. L'inertie clinique: une critique de la raison médicale (Gérard Reach)

​​Esculape vous tienne loin du burn out.

samedi 26 septembre 2015

Fin de vie: l'euthanasie bureaucratique et l'art de culpabiliser les improductifs


« Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent; en revanche ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité.» Kant fondements de la métaphysique des mœurs 1785​

« Par principe d’utilité, il faut entendre le principe qui approuve ou désapprouve quelque action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. » Jeremy ​B​entham
(cité dans l'art d'ignorer les pauvres de John K. Galbraith)

La force qui, éternellement veut le bien, et accomplit le mal​


Nous évoquerons aujourd'hui un article de Bernard Pradines, un livre​ de Robert Holcman et un livre de Laurent Degos. 
Pradines nous montre comment certains milieux intellectuels qui se prétendent progressistes et se présentent en défenseurs de la liberté individuelle peuvent sans le vouloir faire le lit de l'horreur économique. Robert Holcman développe après Galbraith une nouvelle facette de l'art d'ignorer les pauvres et les improductifs, enfin Laurent Degos nous donne des clés pour en finir avec la malédiction de l'incontinence réglementaire dans les systèmes complexes pour y permettre l'innovation, la résilience et l'auto-organisation salutaires.

Face à cette dynamique de dénonciation convergente de l'angélisme exterminateur, on ne peut que faire le rapprochement avec un article de Sigmund Freud consacré au président Thomas Woodrow Wilson, considéré aujourd'hui, par opposition à l'approche du courant réaliste, comme le représentant de l'idéalisme libéral américain en politique étrangère, que ce soit dans la version hard power du "wilsonisme botté" ou dans la version soft power de la recherche de l'hégémonie économique. 
​Freud y fait allusion aux paroles de Méphistophélès dans le Faust de Goethe dont Wilson-Faust est l'antithèse: 

"​Je suis une partie de cette force ​ qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien ​"​ Faust, Goethe



​Fin de vie et horreur économique​


​​La loi sur la fin de vie : pschitt ? Par Bernard Pradines ​


"​En guise de conclusion provisoire, croire naïvement que l’on peut ignorer les contingences financières, dans un pays en crise économique et sociale, pour n’envisager qu’une philosophie détachée de tout contexte, est une erreur qui a déjà taché l’histoire de la médecine elle-même. Un idéalisme dangereux qui consiste à ignorer qu’un système économique fondé sur la rentabilité et le profit n’est pas seulement générateur de scandales tels que celui du Médiator ou des prothèses PIP. Que le mal va bien au-delà et demande une vigilance constante dans un paradigme où les conflits d’influence et d’intérêt demeurent préoccupants. Au fond, c’est vouloir croire à la toute-puissance de la médecine et donc à son autonomie par rapport à la société.​"​​

Quand c'est assez bien dit, il vaut mieux vaut ne pas chercher à mieux ​le ​dire. Tout au plus doit-on insister sur le fait que que le médecin est devenu l'agent double de la théorie économique de l'agence et des pressions incitatives qui en découlent​. La théorie de l'agence est une des composantes des théories économiques de la" firme" à qui les politiques publiques ont laissé la clinique et la santé publique comme nouveau terrain de jeu et d'expérimentation. Le médecin est en permanence pris dans une double contrainte, être​ l'agent ​fidèle ​du patient qui lui fait confiance et ​en même temps ​celui de la gestion qui lui impose ses modèles d'efficience. On parle aussi d'injonctions paradoxales aujourd'hui à l'origine d'un désespoir croissant des soignants face à la perte de sens au travail.

​​Quand aux victimes d'infortunes dont on ​risque de​ pondérer la qualité de vie dans les QALYS,​ ces années de vie pondérées par la qualité et qui servent au​x​ tutelles d​e​ certains pays à décider de l'éventuel remboursement d'un traitement médical,​ ne faut-il pas craindre avec Pradines que, dans une prophétie auto-réalisatrice, la pression utilitariste​ de l'environnement économique et social n'incite les citoyens​,​ dès lors qu'ils seront handicapés et improductifs à se considérer comme "une charge inutile pour leur famille et pour la société".
​ Que vaudra alors cette évaluation de la qualité de vie pour des individus incités sans relâche à s'auto-déprécier?​ Quelles attitudes et quels comportements induira-t-on chez leurs proches?

Vous avez dit viol éthique?


​ Je crains que le serment d'Hippocrate ne soit une nouvelle fois réécrit par le pouvoir politique,​ et que celui-ci soit plus influencé par l'utilitarisme de Bentham que par l'humanisme de Kant pour qui "ce qui a un prix n'a pas de valeur" et pour qui l'humain doit être considéré comme une fin avant de l'être comme un moyen ou une ressource humaine, voire un inducteur de coûts inutiles, qu'il soit soignant ou malade.


Les cliniciens qui ont l'expérience du grand handicap peuvent partager ce que dit Pradines. J'émets juste​ une petite réserve​ à ce beau texte​. Le mal premier qui tue l​'autonomie de la​ médecine ​et ses capacités d'auto-organisation, si nécessaire à la résilience et à l'innovation dans les systèmes complexes, ​n'est pas​ en premier lieu​ la ​"​rentabilité et le profit​", même si ces valeurs sont vénérées comme le veau d'or par nos nouvelles technostructures socio-sanitaires,​ ​​mais l'action combinée de la comptabilité de gestion et des systèmes d'information ​ mis au service de la rationalisation gestionnaire. 
Cette rationalité hautement limitée peut ​être au service d'entreprises du secteur marchand ou de l'action publique. 
​L'action publique peut aussi​, et la notre s'y avère experte,​ se fourvoyer dans ​des systèmes pseudo-marchands gouvernés par un économisme prisonnier du paradigme délétère de la compétition régulée (managed competition)​. C'est le cas quand une unité comptable, "objet de coût", devient un "objet de prix" dans un modèle économique totalement artificiel comme dans la T2A.

​La T2A en SSR, ou "dotation modulée à l'activité" en novlangue gestionnaire, vient d'être promue dans le dernier PLFSS 2016. Elle a ceci de particulier et d'innovant qu'elle sera le premier modèle médico-économique au monde de type "prospectif par cas" qui soit non médical, c'est à dire que les unités d'oeuvre seront déconnectées de la pertinence de programmes de soins médicaux (ou procédures thérapeutiques) signifiants pour les acteurs. C'est en effet un modèle innovant!
Au secours, rappelez Robert Fetter dont le modèle de production des soins n'était pas si ubuesque!

​Il n'en demeure pas moins comme le rappelle Frédéric Pierru, que l’alliance avec le marché n'est souvent que de circonstance dans le New Public Management ​,​ au risque de transformer un peu vite l'état providence en "état prédateur"

​L'art d'ignorer les improductifs​


​Robert HOLCMAN, directeur à l'AP-HP vient de publier

Inégaux devant la mort ​"Droit à mourir": l'ultime injustice sociale. Dunod

Holcman a aussi écrit la fin de l'hôpital public
​ce qui prouve qu'il n'y a pas que les soignants qui ont le blouse.​

​En finir avec l'euthanasie bureaucratique de la santé publique​


​Sur l'urgence virale d'en finir avec l'incontinence réglementaire et les procédures délétères ​ qui conduisent à ce que Claude Rochet nomme euthanasie bureaucratique de l'état​, il faut lire

"Eloge de l'erreur" de Laurent Degos. Editi​o​ns du Pommier​


​Dans ce brave new world, le petit magicien médical devrait comprendre qu'il n'est pas capable, seul, de résister à l'ogre bureaucratique.​ ​ Il a besoin des usagers ​, ​des élus et des managers ​de santé humanistes pour remettre le bon sens à l'agenda politique.​

​Esculape ​vous tienne en ​joie... et en ​vigilance,​



​*​ ​​"Lorsque comme Wilson, un homme réalise presque le contraire de ce qu'il voulait accomplir, lorsqu'il a prouvé qu'il est la véritable antithèse de la force qui "désire toujours le mal et crée toujours le bien", lorsque sa prétention de délivrer le monde du mal ne réussit qu'à donner une preuve supplémentaire du danger qu'un fanatique fait courir au bien public, il ne faut pas s'étonner que l'observateur éprouve une méfiance qui rend la sympathie impossible." Sigmund Freud, à propos du président Thomas Woodrow Wilson​

lundi 27 juillet 2015

La santé pour tous ou la maladie pour chacun?

« Avec les moyens actuels de publicité, une opinion ou une doctrine peut être lancée comme un produit pharmaceutique quelconque. »  Gustave Le Bon 1924

Essai ubulogique sur la loi de santé

Solidarité, santé et protection sociale

Ce billet est né du constat que la nouvelle loi de santé s'appuie sur tous les principes de la déclaration d'Alma-Ata et de la charte d'Ottawa et que paradoxalement, cette promotion de droits purement formels à la santé assimilée au "bien-être" en vient à masquer une dégradation de l'accessibilité réelle aux dispositifs de protection contre la maladie. Le titre est inspiré d'un article cité en webographie.

Dès lors il faut interroger la quasi-impossibilité d'une approche critique de la déclaration d'Alma-Ata et de la charte d'Ottawa dont les principes incantatoires, qui sous-tendent notre nouvelle loi de santé, semblent érigés en mythes intouchables. Ces mythes sont par ailleurs tantôt inscrits dans la théodicée d'un nouvel "ordre économique international" qui légitime le managérialisme des organisation internationales et tantôt dans le cadre d'une alternative illusoire que nous tenterons de déconstruire: Alma-Ata et la comprehensive health care approach comme porteuse de la logique publique contre le néolibéralisme et la neoliberal approach qui, seule, mettrait l'emphase sur le secteur privé.

Énumérons quelques uns de ces mythes et leur lien avec l'économisme orthodoxe

  • La santé bien-être, voilà défini l'objectif auquel est asservie la protection contre la maladie, laquelle relève dès lors de calculs de coûts d'opportunité entre les secteurs de l'économie du bien-être, au nom d'une fausse neutralité scientifique.
  • Le nouvel ordre économique international, mais est-ce un processus inéluctable qui exclut toute contingence, toute incertitude dans le chemin vers l'optimum historique attendu ou un projet qui légitime idéalisme intrusif et ingénierie sociale de la part des institutions?
  • La rationalisation managériale par les organisations internationales, c'est le managérialisme appliqué à la gourvernance mondiale, dans le cadre économique de la compétition régulée par comparaison d'indicateurs du Nouveau management public (mythe d'optimum d'efficience).
  • La disruption de la biomédecine par les soins primaires, est un mythe conforté par la disruptive innovation de Christensen, les nouvelles technologies permettant la substitution de médecins par des praticiens cliniques moins coûteux voire des "tradipraticiens" appliquant  des médecines non conventionnelles. Où sont les preuves? Mais un mythe ne se discute pas!
  • La confusion des concepts entre soins primaires, soins communautaires, soins de proximité et soins ambulatoires: on est très frappé par l'inexistence des réseaux de "second recours" dans la loi de santé, pourtant une clé de la qualité des soins,
  • Le contrôle de l'accès à des niveaux de soins soumis à une hiérarchisation territoriale ("gate keepers", cliniciens, managed care par les managers de parcours ou assureurs),
  • L'inversion du triangle d'allocation des ressources des soins curatifs vers la promotion de la santé ("réorientation des services  santé" dans la charte d'Ottawa) au nom même de la lutte contre les inégalités face aux déterminants de santé et de la "marche vers l'avenir",
  • La coordination externe des équipes par des complexes bureaucratiques publics ou privés, pouvant associer offreurs et payeurs, chargés de d'organiser les composantes de la multidisciplinarité et d'allouer les ressources entre les étapes du processus de soins en partageant les risques (ce mythe est conforté par la value based competition de Porter).
  • La réduction des inégalités entre pays, ce qui en contexte d'ajustement et de rationnement des dépenses de santé ne peut conduire qu'à une convergence vers le bas, non vers le haut avec une réduction des inégalités réelles au regard de soins définis comme fondamentaux.
​Nul ne peut être contre la promotion de la santé, nul ne peut raisonnablement s'opposer à ​l'organisation à base territoriale de soins primaires accessibles à tous. Nul ne peut se faire le chantre d'une biomédecine qui ignorerait radicalement les déterminants des maladies qu'elle soigne, et toute action possible sur ces déterminants et les inégalités de santé qu'il engendrent. Enfin nul ne peut se faire le champion de l'incoordination des parcours de soins. Pourtant l'idéologie d'Alma-Ata, dès lors qu'elle se présente comme un alternative illusoire au "néolibéralisme", devient l'instrument du managérialisme légitimé par le "nouvel ordre économique" décrit dans la déclaration, et qui suppose une régulation, une gouvernance internationale... dans un contexte orienté de globalisation et d'ajustement. Faire de la déclaration d'Alma-Ata et de la charte d'Otawa une arme des faibles contre les forts, une garantie contre les défaillances du marché quand les politiques d'ajustement internationales sont dominées par une logique d'idéalisme libéral de plus en plus intrusive, c'est renoncer à la douloureuse mais salutaire épreuve des faits. Quand on érige en mythe des principes généreux mais incantatoires, on risque de les transformer en une redoutable arme de propagande pour les coalitions dominantes qui sauront les absorber et s'en réclamer pour mieux s'autolégitimer.

Droits formels et accessibilité effective

On a oublié que depuis Aristote, la politique, "art de rendre les peuples heureux", n'a cessé d'être confrontée à l'opposition entre justice commutative et distributive,  Leibnitz distinguait les libertés de fait et les libertés de droit et Marx n'a cessé cessé de dénoncer la confusion entre égalité formelle, juridique et statutaire (droits - liberté) et égalité réelle qui garantit l'accessibilité effective (droits  -créances) à une protection entre autres domaines, d'emploi, de santé, de services sociaux, de logement,  d'enseignement etc.. On peut certes discuter ​longuement​ sur ce que doit être l'égalité, sur les rapports entre liberté et égalité et sur le périmétrage d'une protection sociale universelle. Là n'est pas mon propos.
On a oublié aussi que concernant l'assurance maladie s'appliquait le principe d'universalité qui définit les conditions d'une égalité réelle d'accès aux soins de la maladie pour tous, dans le cadre de soins fondamentaux définis par un choix politique et couverts par un protection universelle, sans s'opposer pour autant au vœu formel du"bien-être" pour tous:

"Chacun paie selon ses moyens, et reçoit selon ses besoins."

Dès lors il devient évident que trop ​d'égalité formelle tue l'égalité réelle, comme les mauvaises lois affaiblissent les bonnes et ce d'autant plus que s'impose une politique internationale d'ajustement qui contraint les organisations internationales à s'en faire peu ou prou les appareils idéologiques. Autrement dit l'idéalisme intrusif de l'économie mainstream appliqué à la santé tue la diversité des réalisations concrètes, paralyse l'innovation faute de modèle économiques viables et détruit irrémédiablement des compétences clés au détriment des usagers.

Ubulogie clinique des lois de santé française

Voici un diaporama (15 dias) qui se propose d'être une  "ubulogie clinique" des lois de santé française, la dernière de ces lois, couronnant une approche qui combine dans une remarquable synergie négative  économisme et managérialisme. Elle s'inscrit dans la droite ligne non seulement de la loi HPST, qui combinait la subordination des cliniciens aux managers et par leur intermédiaire aux agences à l'imposition d'un modèle économique du "tout incitatif". Elle s'inscrit à plus long terme dans une politique de soins de santé minée par la "crise de l'intelligence" bien française si bien décrite par Crozier autant, sous un aspect différent, que par l'école de Bourdieu.
Il faut considérer l'effet d'autogénération des objectifs par les indicateurs de gestion (coûts, "qualité") et d'inégalités à la fois. (voir INPES sur l'Europe et la France page 78+++)


L'invention de l'escalier Shadok


Jacques Rouxel, l'inventeur des Shadoks, en avait rêvé, le BIT a fini par inventé l'escalier shadok. Ce modèle est prévu pour les pays en voie de développement mais il faut bien constater qu'il est aujourd'hui préconisé dans les pays où la protection sociale était bien plus avancée. Il fait dès lors descendre de manière plus inégale ce qui était fait pour faire monter tout en réduisant les inégalités...



Webographie

​Déclaration d'Alma-Ata sur les soins de santé primaires

"La Conférence réaffirme avec force que la santé, qui est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité, est un droit fondamental de l'être humain, et que l'accession au niveau de santé le plus élevé possible est un objectif social extrêmement important qui intéresse le monde entier et suppose la participation de nombreux secteurs socioéconomiques autres que celui de la santé."
"Le développement économique et social, fondé sur un nouvel ordre économique international, revêt une importance fondamentale si l'on veut donner à tous le niveau de santé le plus élevé possible et combler le fossé qui sépare sur le plan sanitaire les pays en développement des pays développés."
"Les soins de santé primaires sont des soins de santé essentiels fondés sur des méthodes et des techniques pratiques, scientifiquement valables et socialement acceptables, rendus universellement accessibles à tous les individus et à toutes les familles de la communauté avec leur pleine participation et à un coût que la communauté et le pays puissent assumer à tous les stades de leur développement dans un esprit d'autoresponsabilité et d'autodétermination . "

Rapport sur la protection sociale dans le monde 2014/15 Vers la reprise économique, le développement inclusif et la justice sociale

​"​Les pays à revenu élevé ont réduit l’éventail de prestations de protection sociale et limité l’accès à des services publics de qualité. Allant de pair avec un chômage persistant, des salaires réduits et des impôts plus élevés, ces mesures contribuent à l’augmentation de la pauvreté et de l’exclusion sociale, qui touche actuellement 123 millions de personnes dans l’Union européenne, soit 24 pour cent de la population, dont beaucoup d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de personnes handicapées. Les coupes budgétaires ont été déclarées inconstitutionnelles par plusieurs tribunaux européens. Le coût de l’ajustement est supporté par les populations, qui sont confrontées à des suppressions d’emplois et des revenus plus faibles depuis plus de cinq ans. Les faibles niveaux de revenu des ménages donnent lieu à une baisse de la consommation intérieure et de la demande, ce qui freine la reprise. Ces réformes d’ajustement à court terme viennent miner les réussites du modèle social européen, qui avait su réduire considérablement la pauvreté et favoriser la prospérité après la Seconde Guerre mondiale."

​Concepts en Santé Publique​ "La SP est donc « populationnelle » et non « individuelle

​"Attention la santé publique n’est pas uniquement une médecine de prévention par opposition à une médecine de soins qui n’est pas uniquement curative.​"

Réduire les inégalités sociales en santé ​ Europe page 74​

​Retour à Alma-Ataa. Margaret Chan​ Sur les interprétations possibles d'Alma Ata

Myths of community-based health care. Carl E. Taylor

Community-based health care and development: exploring the myths. A.A. Hyder

​Health promotion, power and political science Valéry Ridde and Patrick Cloos​ - La Charte d’Ottawa : un manifeste pour « le manifestant » ? Michel O’Neill

Twenty-five Years After the Ottawa Charter: The Critical Role of Health Promotion for Public Health Louise Potvin, PhD Catherine M. Jones, BA

Sociopolitical Determinants of International Health Policy = Dé​finition de l'alternative illusoire​: ​Alma-Ata ou le néolibéralisme​

​"​For decades, two opposing logics have dominated the health policy debate: a comprehensive health care approach, with the 1978 Alma Ata Declaration as its cornerstone, and a private competition logic, emphasizing the role of the private sector. We present this debate and its influence on international health policies in the context of changing global economic and sociopolitical power relations in the second half of the last century. The neoliberal approach is illustrated with Chile’s health sector reform in the 1980s and the Colombian reform since 1993. The comprehensive “public logic” is shown through the social insurance models in Costa Rica and in Brazil and through the national public health systems in Cuba since 1959 and in Nicaragua during the 1980s. These experiences emphasize that health care systems do not naturally gravitate toward greater fairness and efficiency, but require deliberate policy decisions."

Neoliberalism and its Consequences. The World Health Situation Since Alma​ Alternative illusoire - Confusion entre "biomédecine" et "domination​"

​"​Neoliberalism could have not been expanded had it not been for the alliance of the dominant classes of the rich countries with the so-called “poor” countries. There are no poor countries in the world. But there are a lot of countries with a lot of very poor people. And 20% of the richest people in the world live in so-called poor countries. The dominant classes of the so-called poor countries benefit from the neoliberal policies. The promotion of neoliberalism in the health sector is supported not only by the dominant classes of the North, but also by the dominant classes of the South. The active promotion of the privatization of health care, the aggressive sold of the private conservative insurance, the support of the biomedical hospito-centric model of medicine, and many other neoliberal health policies are supported by the dominant classes of the North and of the South."

La santé au cœur des lendemains qui chantent et qui déchantent (Commentaire)​ ​In: Sciences sociales et santé. Volume 21, n°2, 2003. pp. 109-114.

Soins de santé primaires: mythes et réalités

​D’où vient le concept d’égalité réelle ? 

« Il ne peut y avoir ni vraie liberté, ni justice dans une société, si l’égalité n’y est pas réelle ; et il ne peut y avoir d’égalité, si tous ne peuvent acquérir des idées justes sur les objets dont la connaissance est nécessaire à la conduite de leur vie » ​ Condorcet​

​Tizio Stéphane, Flori Yves-Antoine. L'initiative de Bamako : santé pour tous ou maladie pour chacun ?. In: Tiers-Monde. 1997, tome 38 n°152. pp. 837-858.​

Remarquables modèles de cercle vicieux ​parfaitement applicables aux pays développés: analyse réaliste du rôle des rentes économiques comme freins au succès des différents modèles de gestion.




Esculape vous tienne en joie

samedi 13 juin 2015

A travers les lunettes de Mintzberg - Petit guide de management des mythes de la santé - Harvard versus McGill?





"​Value in health care is measured in terms of the patient outcomes achieved per dollar expended. It is not the number of different services provided or the volume of services delivered that matters but the value. More care and more expensive care is not necessarily better care.​"​ The Big Idea (Kaplan, Porter)


« Pour chaque problème, il existe une solution simple, évidente, et fausse », Henry Louis Mencken. 

​1. ​L'article ​ à lire absolument​


Managing the myths of health care. Henry Mintzberg. World Hospitals and Health Services Vol. 48 No. 3 - Diaporama



2. Les mythes qu'il faut gérer d'urgence selon Mintzberg:


  • Mythe n ° 1: Le système de soins de santé est en échec.
  • Mythe n ° 2: Le système de soins de santé peut être organisé par une ingénierie sociale centrale.
  • Mythe n ° 3: les établissements de soins de santé ainsi que l'ensemble du système peuvent être optimisés en les dotant d'un leader héroïque
  • Mythe n ° 4: Le système de soins de santé peut être gouverné en le considérant comme une entreprise. 
  • Mythe n ° 5 et 6: les soins de santé sont à juste titre laissés au secteur privé par souci d'efficacité.

Une variante de ces mythes est exposée dans un court diaporama de Mintzberg


  • Mythe n°1: Nous avons un système de soins. We have a system of health care.
  • Mythe n°2: Ce système est terriblement compliqué. This system of health care is dreadfully complicated.
  • Mythe n°3: Ce système est en échec This system is failing. (Perhaps it is succeeding, expensively.)
  • Mythe n°4.a: L'ingénierie sociale centralisée. The health care system can be fixed by clever central social engineering.
  • Mythe n°4.b: Le leader héroïque. Health care institutions can be fixed by bringing in the great leader.
  • Mythe n°4.c: La compétition efficiente. The health care system can be fixed by more competition.
  • Mythes n° 5 et 6:
    - L'efficience du secteur privé. Health care is rightly left to the private sector, for the sake of efficiency.
    - L'égalité du secteur public. Health care is rightly controlled by the public sector, for the sake of equality.
  • Mythe n°7: L'identité des valeurs entre public, privé non lucratif et privé. No matters which sector delivers the services, business provides the model for managing health care.
  • Mythe n°8: La gestion axée sur la mesure des résultats. Measurement, “evidence-based”, must underlie all progress.



3. Le commentaire:


En situation de ressource rares et au nom d'expertises incertaines, force est de constater, à la lumière de l'article de Mintzberg consacré aux mythes du management de la santé, que les réformes des systèmes de santé mettent gravement en tension le financement des soins de santé avec celui de la promotion de la grande santé. Cette dernière relève de l'ensemble des politiques publiques et d'une certaine conception de la réingénierie sociale centralisée. Elle soumet les soins de santé à des arbitrages budgétaires en termes de calculs de coûts d’opportunité sans véritable consensus démocratique sur ce que sont les "résultats de santé", ni certitude scientifique sur les meilleures procédures à suivre pour y parvenir.

Dans ce contexte de négation idéologique des facteurs contingence dans l'organisation des soins de santé, on risque, au nom de la réduction d'inégalités de santé incontestables mais que les politiques publiques ne savent pas bien comment réduire, d'aggraver, et c'est déjà le cas, les inégalités d'accès à des soins de santé qui ont fait leurs preuves, inégalités que l'on savait jusqu'ici assez bien limiter, dans une contexte où les citoyens ne veulent pas voir s'évanouir la médecine de qualité qui va de pair avec le financement d'une assurance maladie solidaire. Cela suppose un juste équilibre démocratiquement défini entre healthcare (cure et care) et health (promotion de la santé comme bien-être économique et social).

Quelle est l'origine de ces mythes? Ont-ils une fonction politique?


Il y a une vision écosystémique de la santé, le saut paradigmatique dit "holistique" qui sous-tend toutes les réformes et qui légitime ce que Mintzberg appelle une ré-ingénierie sociale centrale. Face à l'absence de preuves et à l'échec de ces politiques de santé, il en appelle une évaluation du management en lieu et place du management par les résultats soi-disant fondé sur les preuves. La fusion des visions de la santé selon l'OMS et Alma-Ata converge vers une "grande santé" (health) où l'allocation des ressources vers les soins de santé (care) est soumise à des arbitrages de coûts d'opportunité au regard du "système de santé" (costs). Cette vision légitime un discours politique d'inversion du triangle d'allocation des ressources. (Figure sous ce lien)


Il y a une vision économique de ce qui peut être performant dans la production des biens et service de santé et qui repose sur les théories psycho-économiques relatives aux motivations, à la décision et aux incitations que la régulation du système doit déployer. Cette vision économique appliquée à la santé est supportée par les modèles de la Harvard Business School notamment par Porter et Teisberg (value based competition) et Clayton Christensen (will disruptive innovation cure healthcare). (Figure sous ce lien)


Il y a enfin une arène politique internationale complexe qui met en tension les programmes d'ajustement structurels (SAP) portée par des organisation internationales. Au nom de la performance publique, la tendance générale est de réduire les dépenses non seulement de santé - en particulier celles de l'assurance maladie et de la part de la médecine qu'elle supporte - mais aussi d'éducation et des services sociaux. Dans le contexte du Nouveau Management Public ces politiques top down conduisent à des méthodes de contrôle de gestion qui ne peuvent aboutir qu'à des soins low cost et à la perte de sens pour les porteurs d'activités. Les résultats poursuivis, tels que définis pour les besoins du modèle, n'ont plus de sens pour les soignants mais font l'objet de persécutions bureaucratiques toujours plus pressantes, les activités sont reconstruites selon des notions comptables comme productrices "d'objet de coûts" assimilés aux "objets de prix" des financements officiels, et enfin les compétences clés sont menacées dès lors que les contours des professions sont ré-adaptées sans garde-fous à cette ubuesque comptabilité de gestion.


Rien n'est sûr, en dehors de la contingence qui règne sur le prétendu système de santé (dont l'existence est un mythe selon Mintzberg) à la fois en terme d'absence de consensus sur les modèles de résultats et d'incertitude radicale sur la conduite optimale des procédures.


La matrice consensus- certitude de Stacey et Zimmerman s'oppose ainsi parfaitement à la grande idée de Kaplan et Porter qu'on peut résumer ainsi:
"The remedy to the cost crisis does not require medical science breakthroughs or new governmental regulation. It simply requires a new way to accurately measure costs and compare them with outcomes.​"​

Si vous y croyez, c'est que vous n'avez pas encore assez lu Mintzberg.




​Sources:

​​The Triple Aim: Care, Health, And Cost- Donald M. Berwick, Thomas W. Nolan and John Whittington
​The Healthcare Ecosystem


La contingence dans les organisations et systèmes complexes explique l'échec du Nouveau Management Public.



Sources: matrice de Stacey et Zimmerman

Typologies d'Ouchi, modèle de Jarillo



Esculape vous tienne en joie

lundi 27 avril 2015

Loi de santé: le paternalisme managérial de marché




« Avec les moyens actuels de publicité, une opinion ou une doctrine peut être lancée comme un produit pharmaceutique quelconque. » Gustave Le Bon 1924


Il arrive un moment où il faut s'interroger sur le sens des réformes des politiques publiques de santé.
Ce moment survient quand on s'aperçoit que des réformes faites au nom de la qualité des soins, de l’efficience et de l'égalité d'accès aux soins entraînent leur dégradation de jour en jour en ville, à l'hôpital et dans le secteur médico-social. Qui n'en a pas le témoignage quotidien avec des proches qui sont malades, de plus en plus mal orientés en ville ou en SSR après un séjour hospitalier aigu où tout est fait à la va-vite, sous pression d'un management dont la satisfaction signifie la survie pour une activité, et sans identification possible des besoins après la sortie? Ceux-ci nous appellent à l'aide, désemparés et perdus dans un système devenu incompréhensible même pour les plus habiles.

Il arrive un moment où la propagande qui soutient cette ré-ingénierie disruptive de la "santé" doit être décryptée à la lumière de l'économie, de la sociologie (politique, du travail et des professions), et des sciences de gestion. Nous pouvons essayer de nommer le mal, c'est le "paternalisme managérial de marché", appliqué à l'action publique en santé.

Ce paternalisme managérial de marché, il faudrait dire de "leurres marchands" créés pour mieux inciter homo economicus, cet idiot rationnel de l'économie classique devenu irrationnel - aux rationalités limitées - pour l'économie mainstream, c'est à la fois l'ennemi du libéralisme politique qui protège de l'arbitraire de l'Etat, du libéralisme économique classique qui promeut la liberté d'entreprendre, et du libéralisme médical, ce dernier concept concernant tout autant les médecins dits libéraux que l'indispensable "statut" protecteur de l'autonomie des médecins quand ils sont salariés quel que soit le secteur d'exercice.

Les réformes récentes visent avant tout à la réduction des dépenses de santé dans un contexte de faible croissance et de forte dette.

Les méthodes sont partout inspirées des mêmes modèles internationaux, dans un contexte où les Etat sont conduits à se faire prédateurs de leurs services publics sous la pression des programmes d'ajustement structurels.

L'effet quotidien de ces méthodes low cost, laissées par la gouvernance actuelle sans aucun contre pouvoir médical à un management devenu tout puissant mais sous les fourches caudines des ARS, est désastreux.

Le statut des médecins est un obstacle aux réformes, les réformateurs le savent, en ville ou à l'hôpital en public comme en privé ils n'auront de cesse de le fragiliser pour imposer des modèles industriels simplistes et inappropriés. Il existe des modèles industriels intelligents à condition de savoir concilier flux poussés et flux tirés, dans la considération du résultat attendu par celui qu'on s'évertue à appeler "client", le résultat clinique au terme de la chaîne de soins. Encore faut-il en avoir une vision claire et que celle-ci soit partagée par les parties prenantes. C'est pourquoi le dialogue médecin-patient reste le fondement de la définition du résultat attendu, du résultat qui compte vraiment et qu'on ne sait guère compter à ce jour.

Les trois piliers de l'idéologie qui soutient le management de la "grande santé" sont trois formes dévoyées et sans aucune evidence based policy de trois nobles disciplines:

  1. Santé publique: 
    - Centrage sur les soins primaires assimilés aux soins ambulatoires; nouvelle base de la promotion de la santé, de la prévention, des coopérations entre professionnels de santé et de l'orientation par subsidiarité vers les niveaux de soins supérieurs (gate-keeping contrôlé par les payeurs).
    - Inversion du triangle d'allocation des ressources du curatif vers le préventif, à somme négative pour les dépenses de santé mais on ne le dit, ni ne le justifie.

  2. Economie
    L'économie des incitations et les théories de la firme promeuvent partout comme seul modèle d'efficience la compétition régulée entre "firmes", ce qui implique de créer des pseudo-marchés à l’intérieur des système de protection sociale, que l'offre soit publique ou privée.

  3. Management:
    - Promotion de l'ingénie, de la planification stratégique et de la gestion des risques aboutissant à l'horizontalisation des professions de santé sous la direction des managers (couple infernal intégration/processus si bien dénoncé par François Dupuy dans "lost in management")
    - Asservissement de toute production à la fonction de production de l'action publique qui fait passer l'individu malade après l'impact des politiques publique sur les indicateurs de bien-être
    - Fragilisation des professions protégées partout dans le monde (médecine) et à "pratiques prudentielles" (Champy, Freidson, Abbott et nos amis sociologues français).
Le résultat est un ensemble de mesure de management public de la santé promues depuis des décennies, mais fortement accélérées par la loi HPST et l'actuelle loi de santé :

  • La démédicalisation même si personne ne peut être contre la prévention ni contre l'évolution des professions, en lien avec les nouvelles technologies et les modèles économiques qui en découlent
  • La dé-spécialisation au nom de "l'intégration des parcours de soins" par les médecins de premier recours et les futurs "coordinateurs de parcours" non médecins (preuves? décision démocratique?).
  • La dés-hospitalisation au nom du virage ambulatoire qui s'annonce sans garde-fous ni l'articulation indispensable avec le médico-social
  • La dé-protection sociale par rapport au risque maladie, la vraie maladie celle qu est bien tangible pour les usagers et dont ils veulent rester protégés.
Ceux qui ne sont pas encore convaincus et restent encore sensibles au patafar politico-médiatique de l'innovation destructrice doivent lire "l'Etat prédateur" de James K. Galbraith, les critiques internationales à l'égard des programmes d'ajustement structurels y compris émanant de l'OMS, les écrits de Claude Rochet sur les mécanismes d'autodestruction bureaucratique de l'Etat, les critiques de l'imposture économique, les critiques du management stratégique, les critiques du Nouveau Management Public et enfin les critiques de la sociologie interactionniste toujours enseignée à l'EHESP.

Qui et au nom de quelle science exacte définit le contenu du "catalogue d'approvisionnement en prestations"? Qui en définit les catégories, si variables d'un pays à l'autre, ce qu'on nomme "programmes" au Canada, par exemple pour la réadaptation des déficiences physiques? Bref en évitant autant que possible le patafar réformateur, qui dans ce grand marché définit le besoins des clients à couvrir? Les compétences clés structurantes des activités? Les modèles économiques? Les organisations le plus efficientes?

Le schéma de Busse

Ce schéma permet de montrer non seulement qu'on va bien vers une intégration de l'offre par les payeurs, mais que ceux-ci sont privatisés (assurances maladies) tandis que la pression bureaucratique de l'Etat sur l'offre, sous la forme d'indicateurs insignifiants et d'injonctions de plus en plus paradoxales, ne cesse d'y produire perte de sens, cynisme, désarroi et désenchantement.

Un plus grande égalité des soins et de l'accès aux soins ne sera pas au rendez-vous, puisqu'on ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont créés.

Source : Busse, R., (2006), Les systèmes de santé en Europe : données fondamentales et comparaison, La Vie économique Revue de politique économique, 12:10-3.

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Esculape vous tienne en joie,

samedi 21 mars 2015

Loi de santé, stratégies d'ajustement et réduction de la protection sociale


La fonction politique de la promotion de la santé


La thèse que je défends ici est que les politiques publiques de santé déploient sous la contrainte des organisations internationales une stratégie d'ajustement qui légitime l'alignement entre la promotion de la santé dans une vision trop extensive du concept, l'intégration managériale par les sciences de gestion et de l'organisation du travail et les nouveaux modèles économiques appliqués à la santé dont l'économie des incitatifs dans le cadre des théories de la firme. L'objectif pour les uns, le risque non calculé pour les autres, est la déconnexion de la médecine et de la protection sociale en vue ou au risque d'une réduction drastique d'une couverture maladie fondée sur la solidarité nationale.

Diaporama: Réorganiser le système de santé quand les ressources sont rares

Loi de santé, stratégies d'ajustement et réduction de la protection sociale
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GHT: la forme soviétique des Accountable Care Organizations ?


Les Groupements Hospitaliers de Territoire sont l'application française, déconnectée de son modèle dans les discours officiels, des Accountable Care Organizations américaines (ACO).

Le principe des ACO est de mieux faire partager le risque financier entre les payeurs et les offreurs en incitant les offreurs à se regrouper dans l'objectif affiché d'améliorer la qualité et l'efficience des soins pour une population et dans un territoire donnés. Dans ce contexte il est plus que probable que l'intégration directe de l'organisation et de l'offre par les payeurs sera croissante (sécu et/ou assurances complémentaires). Pour garantir la qualité des soins, les payeurs ne devraient pas être à la fois juge et partie, financeurs et organisateurs chargés de définir la qualité et d'évaluer les biens et services produits. 

Ces organisations supposent la mise en œuvre de nouveaux systèmes de paiement: P4P, bundling (par épisodes de soins) et capitation associés aux "shared savings". Ces économies partagées permettent de "discounter" des soins dans une compétition entre mieux-disant vis à vis des acheteurs de soins, assortie de garanties "qualité". Ces nouvelles formes de paiement sont étroitement liées à l'organisation des soins et à ses restructurations. 

Tout cela passe de fait par une intégration verticale des "parcours" (autrement dit, de la "fonction de production" en management et la "chaîne de valeur" en économie). Le résultat de la production est de moins en moins aujourd'hui un outcome individuel pour un patient malade selon notre modèle clinique que des impacts économiques et sociaux définis comme "déterminants de santé" par les politiques de santé et dès lors soumis à des arbitrages en termes de coûts d'opportunité. Cette intégration de la médecine à la fonction de production de l'action publique porte le doux nom de "promotion de la santé" en novlangue. Ce modèle importé d'Alma Ata et de la charte d'Ottawa a été généralisé à tous les pays développés par l'OMS et les organisations internationales afin de justifier l'ajustement et l'inversion du triangle d'allocation des ressources des soins curatifs vers les soins primaires. C'est gros, mais ça passe, si bien que l’on y ajoutera les nouveaux métiers et la 'Patamédecine pour déployer le triptyque low cost encensé par les modèles disruptifs de Christensen : démédicalisation des soins primaires « disruptés » par les nouveaux métiers - déspécialisation du second recours disruptés par les généralistes « augmentés » par la technologie - déshospitalisation disruptée par les spécialistes du fait de l'obsolescence du "magasin de solution". Exit les missions d'assistance publique par définition non captées dans ces modèles économiques. 

Les conflits d'intérêt sous très forte contrainte budgétaire supposent que le même ne soit pas juge et partie de la "qualité" et de "l'efficience" des soins produits par des réorganisations sommées avant tout de vendre des soins discount aux acheteurs. C'est ce que dénonce à juste titre Kervasdoué dans "l'aveuglement conservateur" des politiques de santé françaises. 


"l'Etat non seulement régule, mais organise, contrôle, et se faisant juge et partie, se paralyse..." Jean de Kervasdoué. Santé : un aveuglement conservateur. Marianne n°934.


Les médecins sont de plus en plus « intégrés » par le salariat, quelle que soit la forme de paiement des activités de soins, comme dans le modèle des centres de santé mutualistes, avec adjonction d’une carotte à la performance, et les managers sont intégrés par la gouvernance de ces nouvelles structures régulées. 

Le modèle de valeur officiel est donc centré sur la "promotion de la santé", il y a donc clairement dans les lois de santé successives un alignement entre 
  1. le modèle de santé publique de promotion des soins primaires comme portes d’entrées en exercice regroupé régulant l’accès de premier recours aux niveaux supérieurs, la prévention, la coordination d’appui aux soins et la santé comportementale, 
  2. l’intégration managériale de l’action publique avec une organisation territoriale à base populationnelle et hiérarchisée sur deux ou trois niveaux de la réponse aux besoins et enfin 
  3. les modèles économiques disruptifs / incitatifs de l’économie de la santé. 
Qui peut être contre l'amélioration des soins de proximité, l'engagement des citoyens dans la gestion de leur propre santé, une éducation adaptée aux bons comportements de santé, la prévention et enfin pour ce qu'il faut de virage ambulatoire pour réduire les hospitalisations évitables ? Tout le monde est favorable à l'évaluation de la qualité et pour la recherche du juste soin au moindre coût pour la collectivité. La question n'est donc pas là, mais de savoir quels processus opérants vont gouverner les marchés politiques en contexte de rationnement (rappel du concept: les élus cherchent à assurer leur réélection et maximiser leur fonction d'utilité avant de faire ce pourquoi ils ont été élu en promettant plus qu'ils ne peuvent tenir). Quelles sont les coalitions d'acteurs que l'action publique va mettre en avant au nom des principes- buzzwords qui servent l'ajustement, quand ce n'est pas la création de nouvelles couches de technocrates qui, selon Hayek, n'en finiront plus de promouvoir la croissance des systèmes et institutions dont ils sont les experts. La dés-hospitalisation sera délétère si elle se fait avant d’avoir compris pourquoi les parcours sont si chaotiques et pourquoi l’incoordination règne. 

Le diagnostic sévère de Crozier, pourtant un gentil « sociologue de service » comparé à l'école de Bourdieu, est vérifié plus que jamais dans le domaine de la santé: la société est bloquée essentiellement parce que l'intelligence de l'Etat traverse une crise très profonde. 

Au niveau économique il convient de distinguer deux discours plus ou moins hybridés dans la doxa des réformateurs français, celui de l'innovation disruptive (Christensen) qui cherche à détecter l'émergence de nouveaux modèles économiques viables pour répondre aux nouvelles exigences du marché réel , et l'économie des incitatifs qui confère à l'Etat régulateur la mission de mettre en œuvre une compétition généralisée entre "firmes", dont on attend l'efficience (managed competition). C'est compliqué parce que la régulation macro-économique et le Nouveau Management Public tentent de modeler à la fois les modèles économiques des soins de santé et le comportement micro-économique des acteurs. La réglementation impose la proposition de valeurs-santé pour les bénéficiaires (lois de santé publique successives), les formules de revenus (tarification) et enfin l'architecture des activités de soins (gouvernance, planification, autorisations, ingénierie des compétences clés, labellisation / certification soumises à la chaîne de commandement DGOS > ARS > établissements regroupés en GHT). 

Le terrain d'application privilégié de ces "théories de la firme" est l'ensemble des services publics où la multiplication des agences est interprétée par les uns comme une soviétisation (relations hiérarchiques et procédures industrialisées par l'organisation scientifique du travail à partir de l'EBM) , par les autres comme une marchandisation néo-libérale par essence sous contrôle, selon la "théorie de l'agence" (gestion de l'incomplétude des contrats et de l'asymétrie d'information entre "principal" et "agent"). 

La compétition régulée n'implique pas forcément la privatisation mais au moins l'introduction de pseudo-marchés. La T2A peut être ainsi vue comme un mécanisme de yardstick competition favorisant la survie des "firmes" produisant la meilleure qualité au meilleur coût en les rapprochant d'une firme fantôme au fonctionnement idéal, ou comme un simple mécanisme d'allocation à l'activité dans une perspective comptable (fee for service). Elle n'est plus en France qu'une clé de répartition d'une enveloppe fermée modulo un pilotage brouillon des restructurations, puisque prenant une moyenne pour une norme elle est ensuite globalement rabaissée en fonction de l'ONDAM. 


Comment la certification et l'évaluation de la qualité par les mêmes qui sont chargé de réduire les dépenses et qui sont évalués et promu avant tout sur leur capacité à le faire et cela sans contre-pouvoir effectif des organisations professionnelles pour labelliser les programmes de soins pourraient-elles être autre chose qu'un vaste rêve de fer technocratique? 


Il s'agit bien en fait d'un paternalisme managérial de marché qui, par construction, exclue les professionnels de la conception des processus de soins en leur laissant la place, selon le point de vue d'où on se place, soit d'exécutants de chaînes de montage gérées par les ingénieurs du soin, soit d'idiots aux rationalités trop limitées pour participer aux processus de décision qui les concernent, tout juste bons à "inciter". Cette exclusion conduit à combiner les défaillances de la main invisible du marché avec celle bien trop visible de la bureaucratie. 

Loi de santé, stratégies d’ajustement et réduction de la protection sociale

samedi 7 mars 2015

Inversion du triangle de l'allocation des ressources et virage ambulatoire dangereux



« L'économie est la science du raisonnement en termes de modèles et l'art de de choisir les modèles les plus pertinents pour le monde contemporain. » John Maynard Keynes


« Les modèles économiques servent fréquemment à détourner des questions socialement pressantes.» John Kenneth Galbraith

Manifestation du 15 mars contre la loi de santé: l'unité manquée?


Force est de constater, à mon grand regret, qu'aucun syndicat de médecins hospitaliers, excepté le SNMH-FO, très peu représentatif, ne participera à la manifestation du 15 mars contre le projet de loi de santé. J'y viendrai à titre personnel comme sans doute un certain nombre de collègues hospitaliers. Cette division entre libéraux et salariés des établissements publics ou privés est suicidaire car elle ignore les plus lourdes menaces d'asservissement utilitariste qui pèsent sur la profession médicale.

Il est regrettable qu'encore une fois les politiques publiques aient si bien réussi à diviser les médecins alors que le projet de loi annonce l'accélération d'une dés-hospitalisation sans précédent et sans garde-fous. Il n'y a pas non plus la moindre garantie réelle d'accompagnement concret du virage ambulatoire en termes de soins et de soutien social, et ce en dépit des incantations sur les soins primaires. Pour porter cette quête insensée de la santé bonheur, aujourd'hui confondue avec l'objet de la politique, s'affirme la toute-puissance du règne conjoint de la croyance irraisonnée dans l'intégration industrielle de l'offre par les payeurs et du mythe de l'efficience par la compétition régulée.

Je vous adresse pour étayer ce point de vue d'une part trois articles complémentaires et un rapport de Yann Bougueil (IRDES) sur les soins ambulatoires, deux article de Thomas Cartier, un diaporama très pédagogique de Dominique Polton sur les nouveaux modes de rémunération avec une annexe d'un rapport de l'IGAS sur la réforme de la rémunération des médecins aux USA. Il faut mettre ces documents français en lien avec les modèles économique disruptifs présenté plus bas, beaucoup plus clairs dans les postulats qui les supportent, parce qu'ils ne s'avancent pas masqués. Cela donne un peu l'impression d'un rouleau compresseur international, bien présent dans le projet de loi de santé. Mais le pire n'est pas toujours sûr. Chaque pays a son histoire et son chemin de dépendance. La question de l'autonomie des médecins face aux programmes d'ajustement organisés selon les principes du Nouveau Management Public reste très préoccupante.

Soins primaires, soins ambulatoires, inversion du triangle d'allocation des ressources


1. Trois modèles types d’organisation des soins primaires en Europe, au Canada, en Australie et en Nouvelle-ZélandeYann Bourgueil, Anna Marek, Julien Mousquès (Prospere*/Irdes)



2. Médecine de groupe en soins primaires dans six pays européens, en Ontario et au Québec :quels enseignements pour la France ?Yann Bourgueil, Anna Marek, Julien Mousquès



3. Secteur ambulatoire : des enjeux majeurs d’organisation et de régulation pour l’avenir par Yann Bourgueil. Regards croisés sur l'économie 2009/1 (n° 5)


4. L’évaluation de la performance des maisons, pôles et centres de santé dans le cadre des Expérimentations des nouveaux modes de rémunération (ENMR) sur la période 2009-2012 Julien Mousquès Yann Bourgueil Décembre 2014



5. D. Polton et F. Bousquet : Les modèles de rémunération : un regard international -


Ministère de la santé – Les modes incitatifs de rémunération des soins – Actes du séminaire – 29 novembre 2011


6. IGAS, RAPPORT N°RM2013-119P. Annexe 14. La réforme de la rémunération des médecins aux USA


7. Constats sur l’organisation des soins primaires en France. Thomas Cartier, Alain Mercier, Nathalie de Pouvourville, Caroline Huas, Yannick Ruelle, Yves Zerbib, Yann Bourgueil, Vincent Renard -  exercer 2012;101:65-71.


8. Propositions pour l’organisation des soins primaires en France. Auteurs : Cartier T, Mercier A, Huas C, Boulet P, Calafiore M, Leruste S, Renard V. exercer 2012;104:212-9.


Bref commentaire des textes suivi de deux figures de synthèse


Ces textes permettent de comprendre comment, sur la question du virage ambulatoire et en contexte d'ajustement, s'alignent parfaitement les politiques publiques internationales de santé, le management public et l'économie de la santé. Je vous invite à poursuivre par la lecture du paragraphe intitulé "Trois vision du monde de la santé".


1. Politiques publiques de santé: Réduire les inégalités de santé et la diversité des pratiques, personnalisation, accessibilité, continuité, permanence…
Assimilation des soins primaires aux soins ambulatoire

2. Management public « disruptif » selon les principes de la « mass customization »: intégration des fonctions de production, définition des résultats de santé (objets de coûts) en termes d'impacts économiques et sociaux, objectivation par le reporting, standardisation construite à partir des données de l’Evidence Based Medecine (EBM )et personnalisation « outcome driven »
Organisation territoriale à base populationnelle et hiérarchisée

3. Economie des incitatifs. L'efficience attendue de la compétition régulée entre « firmes » sous forme de « managed competition »
Création de pseudo-marchés par lesquels les "objets de coûts" deviennent des "objets de prix" au risque que notre régime de protection soit considéré comme "commercial" au regard du droit européen.







La future loi de santé parachève le modèle de la loi HPST




Modèles économiques et management "disruptifs"

La disruption des soins primaires
Will disruptive innovation cure healthcare? C. Christensen harvard Business review sept. oct. 2000



"Facilitateur de réseau: A la base, un facilitateur de réseau organise l’échange entre participants en créant de la valeur à partir de la notion de mutualisation. Une assurance ou une mutuelle sont des exemples typique de ces acteurs (souligné par moi). Ils se rémunèrent sous forme de cotisations payées par les membres du réseau. On imagine que ce type d’acteur est particulièrement adapté au cas de ceux qui souffrent de maladie chronique, même s’ils ne sont pas encore développés actuellement. Au contraire des médecins qui gagnent de l’argent quand les gens sont malades, les réseaux peuvent être structurés de manière à avoir intérêt à ce que leurs membres soient en bonne santé. En échange d’une cotisation fixe, à charge des réseaux de faire en sorte d’atteindre cet objectif."


L'inversion du triangle d'allocation des ressources
The Healthcare Ecosystem:A Capitol Hill Update et Financing Integration -National Concil of Behavioral Health


Organisations responsables, bundling et capitation
The 5 Mega-Trends That Are Changing the Face of Health Care - CHRIS RIVARD & KARL REBAY 2012


La supply chain
Partnering with IDNs for Efficiency and Innovation


Santé: le combat des Dieux


Trois visions de l'évolution des politiques de santé peuvent être décrites lorsque nous observons l'action collective face aux réformes successives de la santé:
  1. Irénique ou "bisounours" - tout est bien et progresse dans la sagesse lumineuse des politiques publiques internationales. La raison objective le réel grâce aux sciences et cette raison universelle ne peut être que partagée.
  2. Gnostique ou manichéenne - tout est mal et ce monde est un enfer dominé par un mauvais démiurge, en permanence, ou bien en fonction de l'alternance politique au pouvoir. Un jour, grâce à ceux qui ont la connaissance (gnose), prévaudra le vrai principe du Bien. Selon le modèle de la République de Platon, les intellectuels éclairés, ou savants philosophes, pourront guider le peuple des travailleurs vers le Bien qu'eux seuls perçoivent, grâce à l'action de "gardiens" tout spécialement formée.
  3. Le combat des Dieux au sens de Max Weber ou des principes inconciliables s'affrontent mais sont étroitement intriqués dans la construction de la réalité et d'une rationalité toujours limitée, enfermée dans les enceintes mentales de ses paradigmes successifs.
C'est cette troisième vision que je privilégie, sans pouvoir placer un de ces trois principes en premier dans une chaîne causale. Mais force est de constater qu'en contexte de rationnement, ils tendent inévitablement à se renforcer mutuellement dans la construction d'une redoutable "cage d'acier" où est enfermé le "grand désenchantement" des soignants.

Incitation ou coercition: une alternative illusoire qui conduit à la perte de sens


Nous avons cherché à comprendre à travers la lecture de ces quelques textes proposés en ligne, comment s’alignent si aisément sur la question du virage ambulatoire, les politiques publiques de santé, le management public et l'économie de la santé. C’est le contexte de rationnement des soins et des services sociaux dans le cadre de la réduction de la protection sociale qui semble expliquer au mieux cette convergence idéologique.

La dégradation de la qualité des soins n’échappe plus à personne, professionnel de santé usager ou élu, que ce soit en ville, à l’hôpital et dans les lieux de vie institutionnels. Les constats sont concordants : inégalités croissantes de santé, inégalités d’accès aux soins, délais d’attentes croissants, impasses sanitaires et sociales, fragmentation des parcours de soins, ruptures de continuité et de permanence des soins, diversité de pratiques et doute sur la pertinence de soins pratiqués par des acteurs de plus en plus soumis à des injonctions paradoxales.

Si le constat de cette dégradation est relativement partagé, les consensus s’effritent dès qu’il s’agit d’évoquer le diagnostic du mal qui a provoqué ces symptômes et s’évanouissent lorsqu’il faut proposer des remèdes qui pourraient guérir le mal C’et inévitablement la querelle entre républicains et libéraux qui resurgit de manière itérative redondante et monotone, laissant chaque camp bien enfermé à l’intérieur d’enceintes mentales qui restent immobiles.

Enfin, les politiques publiques, où chaque camp est avant tout préoccupées d’assurer sa réélection tout en maîtrisant les dépense de santé, n’ont qu’un répertoire d’action très limité au sein de notre système de santé. Ce répertoire se limite à trois grands axes de réformes hybridés de façon variable mais qui toutes permettent de fermer les robinets financiers en espérant une réduction des dépenses à court terme:

1. Axe des politiques publiques de santé: assimilation des soins primaires aux soins ambulatoire
La promotion de la santé est une bonne intention qui vise à réduire les inégalités de santé et la diversité des pratiques, favoriser la personnalisation, l’accessibilité, la continuité, la permanence des soins. Cette vision conduit à l’assimilation des soins primaires aux soins ambulatoire. Elle sert à légitimer une organisation territoriale à base populationnelle et hiérarchisée centrée sur les « soins primaires ».


2. Axe du management public: intégration de la médecine à la fonction de production de l'action publique
la rationalisation managériale est une bonne intention qui se déploie sous une forme  « disruptive » en santé, selon les principes de la « mass customization ». Cette vision conduit à l’intégration des fonctions de production, par la définition des résultats de santé (objets de coûts) en termes d'impacts économiques et sociaux, par l’objectivation à travers le reporting, par la standardisation construite à partir des données de l’Evidence Based Medecine (EBM) conjuguée à la personnalisation « outcome driven ».


3. Axe de l’économie des incitatifs: compétition régulée au sein de pseudo-marchés. 
Cet approche favorise la construction de pseudo-marchés censés stimuler l’efficience productive par la création d’une concurrence régulée entre firmes. Cette « managed competition » fortement régulée n’implique pas obligatoirement la privatisation de l’offre et des assurances. Cette vision conduit à transformer les "objets de coûts" en "objets de prix" dans ces pseudo-marchés, au risque que notre régime de protection soit considéré comme "commercial" au regard du droit européen.

Trop longtemps éloignés des questions de santé publique d’économies et de management, les médecins, plus généralement ce qu'on appelle les professionnels de santé, ont renoncé à penser par eux-mêmes les questions d’organisation qui les concernent. Il est urgent de sortir de la servitude volontaire qui laisse la médecine impuissante face à aux arrières pensées des politiques publiques de santé.

La tension française historique entre partisans des principes libéraux et partisans de l'intégration de la médecine à la protection sociale est à l'origine de cette triste situation. Cette vieille querelle est suicidaire car elle ignore les plus lourdes menaces d'asservissement utilitariste qui pèsent sur la profession médicale.

Le reste suit, avec la généralisation par le régulateur de la managed competition visant à produire des "résultats" définis par les politiques publiques de santé en termes d'impacts économiques et sociaux. Ces "résultats" sont nécessaires à la direction par objectifs et la gestion par les résultats, outre leur fonction indispensable, comme nous allons le voir, à la construction des faux marchés.

A partir de ces trois principes, reste pour les pompiers pyromanes à construire des pseudo-marchés, dont dépendront des modèles économiques des acteurs, dont dépendront la reconfiguration des activités de soins, dont dépendront les nouveaux métiers et les indicateurs qualité. Pourtant les soins se dégradent et les indicateurs qualité sont incapables de la montrer, en termes d’accessibilité, d'égalité, de continuité, de permanence, mais surtout de pertinence des soins quand les porteurs des compétences fondamentales sont de plus en plus éloignés par de nouvelles strates managériales du dialogue de pertinence avec les payeurs. C'est pourtant ce dialogue direct, toiletté du poids de technostructures qui est la clé de la viabilité de la création de valeur en médecine. Sans ce dialogue direct, avec des organisations professionnelles dotées du pouvoir de certifier des activités, les activités fondamentales seront reconfigurées selon les intérêts financiers à court terme des technostructures intermédiaires dont je ne refais pas la liste.

Insistons sans relâche sur le contexte d'ajustement dans lequel se déploie cette "bureaucratie libérale", cette ingénierie sociale du management public par les faux marchés, qui sous-tend le plus grand fumigène de l'histoire de la propagande, l'inversion du triangle d'allocation des ressources, clé à peine masquée de la loi de santé, fidèle en cela à la loi HPST.

Vous aurez compris que je souhaite que l'hôpital reste intégré à une protection sociale qui ne saurait se réduire à une vision uniquement commerciale du système de santé, mais pas la médecine, qui y perdrait toute autonomie, devenant "employée" au nom d'un finalité politique supérieure qui la dépasse et lui dénie tout sens du soin. 
La fonction sociale de l'hôpital ne peut se résumer à son modèle actuel de production, purement curatif et déconcentré pour les Français de l'Etat, imbécilement coupé des domaines décentralisés de la dépendance du vieillissement et du handicap pour Français du département. Ce modèle est à l'origine du cloisonnement croissant à un moment de la chaîne de soins (disciplines, métiers, départements et activités), de la fragmentation tout au long de la chaîne de soins et enfin de l'incoordination générale du réseau d'acteurs autour des cas complexes et des maladies chroniques. 

Les soins de proximité, de premier et de second recours, et la coordination d'appui aux soins ne peuvent en être artificiellement sortis. Le cadavre de l'hôpital, ce bon vieux "magasin de solution", aujourd'hui moribond selon Christensen, bouge encore et, si l'on le guérit du baloney mangement qui l'accable, il  a de l'avenir pourvu qu'on ne nie pas ses missions d'assistance publique. Il faut cesser de créer des machins gestionnaires de coopération quand on a renoncé à changer ce qu'on a empêché de fonctionner parce qu'on ne sait pas arrêter les paquebots bureaucratiques, même si des structures ambulatoires de "service public" en exercice regroupé sont à envisager hors l'hôpital. 

Le diagnostic du rapport Larcher qui a précédé la loi HPST, n'était pas mauvais au regard du constat de la fragmentation institutionnelle financière et culturelle, mais c'est Diafoirus qui a appliqué le traitement, pratiquant la saignée d'un malade déjà exsangue, privant d'oxygène, par la "fongibilité", les acteurs du sanitaire des moyens de faire une coordination médico-sociale qu'eux seul peuvent bien faire en partenariat avec les acteurs de l'autre coté du grand fossé socio-sanitaire. On prend donc toujours plus de fonds du fonctionnement de base des structures pour financer des "équipes mobiles" souvent trop déconnectées du terrain par leur organisation bureaucratique, au risque de redondances et de doublons entre professionnels et équipes, ce que le système voulait justement éviter!
Ceux qui n'ont à la bouche que le terme de "maladie chronique" devrait savoir que le fonctionnement dit en "équipe mobile" dans et hors les murs devrait être le fonctionnement de base financé par l'activité de base! Un enfant de cinq ans le comprendrait.
En vérité, personne, et surtout pas dans les ARS, n'est capable de modéliser le "marché" de la part du social dans les soins hospitaliers et de ville et il faut le marteler contre les menteurs et les faussaires.

Rappelons ici que ce qui est important n'est pas tant le mode de rémunération des médecins que la latitude d'organisation qu'on leur laisse pour mettre leurs compétences clés au service du public au sein d’équipes stables formées, et motivées, dont la capitalisation des savoirs et les activités fondamentales sont soutenues par des organisations magnétiques. La figure trois montre le partage du risque entre fournisseurs et payeurs.

Réduire les hospitalisation et ré-hospitalisations non pertinentes est une idée fort bonne de soi, j'en conviens, mais ne pas prendre en compte dans la mise en place des substitutions le poids de ces implacables méthodes internationales d'ajustement, persister dans un politique de l'autruche qui nie le risque avéré de dés-intégration des soins et de destruction des compétences, c'est aller vers un virage ambulatoire des plus dangereux pour les malades qui resteront dans le fossé et les pour les acteurs en perte de sens.

Jean de Kervasdoué, dont je n'approuve pas tous les traitements qu'il préconise face à la paralysie agitante de la santé, a raison de dire qu'une telle gestion technocratique du système de soins, interrogeant si peu des évidences contre-productives, ne peut conduire qu'à des résultats médiocres.

Ami malade, que tu t'ignores comme le prétend Knock ou non, si tu as compris que ce n'est pas le nouvel Etat social et sa coercition des médecins qui te protégera, réveille-toi et viens te battre avec nous, car ta santé fout le camp!

Esculape vous tienne en joie, dans le brave new word de l'imputabilité généralisée.

"Il y a beaucoup de mécanismes pour payer les médecins; certains sont bons et d'autres mauvais. Les trois pires des systèmes de rémunération sont le forfait par service, la capitation et le salaire." James C. Robinson