mercredi 16 avril 2014

L'hôpital malade de la performance publique - Humanisme vs utilitarisme


« On dit qu’une action est conforme au principe d’utilité, quand la tendance qu’elle a d’augmenter le bonheur de la communauté l’emporte sur celle qu’elle a de le diminuer » Jeremy Bentham

« Par principe d’utilité, il faut entendre le principe qui approuve ou désapprouve quelque action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. » Jeremy bentham 
(cité dans l'art d'ignorer les pauvres de John K. Galbraith)

Les documents


1. Faiblards versus corrects: quand l'hôpital note ses médecins


2. Hôpital Pompidou : sept médecins portent plainte pour fichier illégal


3. Fichier nominatif à l’hôpital Pompidou : Martin Hirsch tente de calmer le jeu, les médecins restent crispés - 16/04/2014


4. Un fichier secret met le feu à Pompidou (JIM.fr le 16/04/2014)


5. Diaporama: la performance publique pour les nuls ou "Ubu régulateur"
"Un dessin vaut mille mots"


Le commentaire


la performance publique en question


Ces pratiques mises à jour à l'hôpital Georges Pompidou sont inacceptables. Ce n'est là que le sommet émergé de l'iceberg contre lequel s'écrase notre système de soins. Ces méthodes, opaques, vicieuses dans leurs modèles d'analyse de l'activité, fausses jusque dans leurs chiffres, et contre-performantes quand elles se prétendent justes et transparentes sont assorties de jugements de valeur qui ne respectent pas la déontologie professionnelle et sont discriminatoires. Ce type de fichier à déjà été sanctionné chez des employeurs privés. Plus grave, ces pratiques qui ne concernant pas que la seule AP-HP découlent d'une nouvelle vision de la performance publique. L'un des principes du Nouveau Management Public, la dissociation de la conception et de l'exécution, conduit à écarter les médecins cliniciens, et au delà l'ensemble des "soignants", des processus de décision stratégiques à tous les niveaux de gouvernance. L'hôpital et le système de soins de santé en général traversent une crise profonde qui résulte de la confrontation de cette nouvelle conception managérialiste de l'action publique avec les organisations soignantes, comme nous allons tenter de le démontrer par un brève analyse des dimensions de la performance (voir en complément les planches du diaporama).

Les dimensions de la performance



1. L'efficacité, c'est bien rendre le service attendu. Elle met en relation les résultats avec les finalités de l'organisation. Les acteurs médico-soignants, dans leur rationalité en valeurs, visent des finalités externes. C'est l'outcome du classique modèle de Donabedian qui ne se réduit évidemment pas à l'ouput de sortie de système, en l'occurrence de sortie de l'hôpital. Le résultat clinique à moyen et long terme qui dépend de facteurs externes à l'organisation soignante est ce qui fonde la qualité des soins pour ses acteurs. Ce ne sont pas, usagers et élus doivent bien le comprendre, les finalités internes qui sous-tendent le modèle de production actuel des soins, fondé sur des groupes homogènes de malades qui ont été construits sur des catégories médicales à court terme. Ce modèle est incompatible avec une médecine véritablement intégrée par ses parties prenantes à laquelle nous aspirons tous pour peu que l'intégration ne soit pas qu'un buzzword destiné à promouvoir des filières industrielles inversées, en flux purement poussés (modèle de l'Etat industriel de Galbraith). A l'échelle d'un territoire les acteurs se reconnaissent non seulement, à l'échelon individuel, une responsabilité dans l'intégration des parcours de soins dans lesquels ils recherchent spontanément la coopération pour peu que la gestion n'y mette pas avec acharnement des obstacles pseudo-marchands (effets dogmatiques et vicieux du managed care) s'ajoutant à la fragmentation entre sanitaire et social, mais ils revendiquent et se reconnaissent également une responsabilité populationnelle qui se traduit bien dans la définition équilibrée de la qualité selon l'IOM.

2. L'efficience c'est de rendre le service avec une moindre consommation de ressources ou augmenter la production en partant du même volume de ressources. Louable en soi, la recherche d'efficience n'a de sens que si l'efficacité est mesurable et peut être préservée, faute de quoi tout gain d'efficience risque d'entraîner une réduction de la qualité qui a du sens pour les acteurs, au regard des finalités externes.

3. L'économie c'est de fournir les ressources nécessaires à la production des résultats au moindre coût. Avec un pilotage inapproprié de l'efficience et de l'efficacité, faute d'indicateurs appropriés, l'économie conduira immanquablement à la recherche de ressources de moindre qualité au regard des finalités. En termes d'équipes de soins, la fragilisation viendra de l'application aveugle de la mutualisation, de la flexibilité et de poly-compétence sous qualifiée et des restructurations comptables des activités (Activity Based Costing) qui supportent les pratiques de management low cost que nous supportons au quotidien, sans aucun garde-fous en termes de conditions techniques de fonctionnement, notamment pour les effectifs paramédicaux. En acceptant trop vite et trop souvent, voire parfois en "croyants" et en "matons de Panurge", de démissionner de leur rôle dans l'organisation des soins conformément à la doxa managérialiste, les médecins, les "badges rouges" ont largement contribué à qui fait aujourd'hui le désespoir des "badges bleus", les paramédicaux et à la destruction des valeurs du soin.

4. Aux classiques 3 "E" s'ajoute la pertinence qui est la dimension la plus difficile à définir puisque qu'elle met en relation les moyens avec les finalités. La "pertinence" est le degré mesurable d'adéquation entre les moyens et les finalités (modèle de Gilbert). C'est pourquoi la faisabilité politique de l'ajustement des dépenses de santé tend à diluer la notion de "santé" dans celle de Bien-être économique et social. Il s'agit ici d'une relation de rationalité en termes d'inférences causales, qui entre plus généralement dans le processus de rationalisation de l'action publique, ou des "activités sociales". La façon dont l'action publique rationalise sa double fonction de production (1. celle des organisations d'intérêt collectif 2. celle du Bien être collectif) fait l'objet de multiples analyses critiques, dont celles du Nouveau Management Public et de ses diverses modalités internationales. La pertinence est définie par l'OCDE comme: 
"Mesure selon laquelle les objectifs de l’action de développement correspondent aux attentes des bénéficiaires, aux besoins du pays, aux priorités globales, aux politiques des partenaires et des bailleurs de fonds."

Utilitarisme versus humanisme médical: la confusion de la santé et du social


La crise de la gouvernance tient au fait que les acteurs hospitaliers, médico-soignants et managers à la française, ex-"professions de l'Etat providence" aujourd'hui privés de leur missions de santé publique par une gouvernance purement top down, sont aujourd'hui disqualifiés de toute participation à la définition, d'une part, des besoins territoriaux et d'autre part, de toute réflexion sur l'adéquation de la qualité des résultats tels que mesurés aux finalités qui font sens pour eux et pour les malades. L'utilitarisme et l'arbitrage expert entre les coûts d'opportunité l'emportent sur l'humanisme médical et l'intérêt individuel du patient quand les deux approches devraient au moins s'équilibrer dans une démocratie pluraliste et plus soucieuse des parties prenantes.

Nous avons voulu ici montrer que la crise du management hospitalier est une crise du management public et de la performance publique. Peu importe dès lors les modes de nomination des chefs de pôle, des chefs de service ou de structure interne. Ils seront par nature asservis à cette logique de ré-ingénierie des activités, des besoins et des résultats selon les seules perspectives comptables, à une direction par objectifs trop politiques (faire réélire les élus) et à une gestion axée sur des résultats trop myopes. C'est ce modèle vécu comme ubuesque par les usagers et les professionnels, qu'on qualifie de hard management quand il faudrait le nommer bullshit management au regard de ce que serait un management médicalisé. Les directeurs ne sont plus que des exécutants de gestion asservis aux objectifs de rationnement des agences. Les chefs de pôle ne sont plus que les directeurs comptables de centres de coûts donnant caution médicale au véritable pouvoir interne qui est celui du contrôle de gestion. Enfin les responsables d'unité, parfois dotés du titre aujourd'hui illusoire de "chef de service", ne sont plus que de petits contremaîtres, rôle qu'il partagent avec les cadres de santé, eux même directement sous la main de fer du contrôle de gestion par l'intermédiaire des nouvelles chaînes de commandement paramédicales.

Les médecins et au delà l'ensemble des soignants sont bel et bien enfermés dans la cage d'acier de Max Weber. Peut-on en sortir?

Vous avez dit transparence? 


La transparence promise par ce nouveau management pour semi-habile est un leurre. Jamais l'accès aux données n'a été aussi difficile pour les acteurs. Ce qui est transparent c'est la carotte et le bâton qu'on infère à partir des Big data et qu'on nomme "alignement" ou hélas "intégration" des divers niveaux de gouvernance. 
Ce qui est transparent, c'est la maltraitance quotidienne des malades, ce sont les parcours chaotiques, les rendez-vous annulés et reportés aux calendes grecques, la détresse de malades et de familles qui ne sont plus accompagnés du fait de l'incoordination induite par une vision erronée de la mission des hôpitaux, plus largement du secteur "sanitaire", c'est la baisse tendancielle de la qualité des soins et de la motivation, ce sont les risques cliniques non gérés dont celui de handicap surajouté et pourtant évitable, ce sont les équipes exsangues gérées comme de chaînes de montage et dont on détruit les compétences collectives par une ré-ingénierie ubuesque, ce sont les cadres épuisés et sommés de nous mentir sur nos futurs effectifs paramédicaux, ce sont les infirmières intérimaires placées à la hâte qui ne connaissent ni les procédés de travail des équipes ni les systèmes d'information dès lors remplacés par des bouts de papier qui viendront encombrer des dossiers de plus en plus inutilisables. Ce qui est transparent en bref, c'est l'incapacité croissante du système à s'écouter et prévenir ses dysfonctionnements les plus graves.

Le rationnement des soins est peut-être nécessaire, mais dans ce cas il faut appeler un chat un chat et redéfinir les contours d'une protection sociale solidaire qui ne peut par nature être rentable à court terme. Il faut cesser de faire croire qu'une République des experts ou à l'inverse une miraculeuse spontanéité du marché efficient peuvent faire descendre des cieux néo-managériaux, soit la "gestion rationnelle", soit la "régulation du marché" par l'intermédiaires des agences. Aujourd'hui hyper-bureaucratiques autant qu'infantilisantes, fondées sur la calculabilité et la prévisibilité par instrumentalisation de sciences inexactes des comportements d'acteurs qu'on prend pour des idiots égoïstes, rationnels et donc "incitables", ces structures qui nous promettaient des lendemains qui chantent ne savent que priver les parties prenantes légitimes de toute participation concrète à l'intelligence territoriale et la promotion d'un hôpital humaniste. Changeons de logiciel.

« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » Emmanuel Kant

Esculape vous tienne en joie.

samedi 5 avril 2014

Le contrôle de gestion des ressources humaines: perte de sens et pertes de chances à l'hopital


Le document


Le contrôle de gestion sociale à l'hôpital Interview de Jérôme Lartigau

Le commentaire




« La parole dépourvue de sens annonce toujours un bouleversement prochain. Nous l'avons appris. Elle en était le miroir anticipé.» René Char

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci



La T2A, nouvelle composante financière du système hospitalier, s'associe à d'autres composantes fondamentales qui constituent avec elle le puzzle du Nouveau Management Public en santé: le contrôle de gestion (notamment de la masse salariale) s'y nomme "gouvernance" (pouvoir des payeurs) et "dialogue social" (pouvoir des employeurs) , la planification par objectifs s'y nomme "démocratie sanitaire" et la rationalisation managériale s'y nomme "qualité" ou "performance". Ces mots sont transformés en buzzwords et dévoyés par la sophistique managériale.

Les effectifs des hôpitaux étant considérés comme une des sources majeures du surcoût d'établissements décrits en permanence comme pléthoriques et mal gérés, après identification des boucs émissaires, dont la gestion "patrimoniale" des services, les pouvoirs publics et leurs pompiers pyromanes ont décidé d'y appliquer les nouvelles méthodes de contrôle de gestion. Il est essentiel de comprendre le risque inhérent à ces modèles qui reconfigurent les activités à partir d'une représentation des coûts, par nature toujours arbitraire. Le risque majeur est de construire un modèle de production imaginaire où les groupes homogènes de produits remplacent le résultat clinique. Ces produits imaginaires sont, en termes de performance, insignifiants pour ses acteurs et contre-performant en termes de "résultats de santé". Dès lors toute tentative d'alignement / intégration des niveaux macro, méso et micro est illusoire et produit surtout des synergies négatives.

Insistons sur les effets délétères et le sentiment de perte de sens qui conduit de plus en plus de professionnels à l'exit, confrontés à la certitude de ne plus pouvoir répondre aux besoins des malades tout autant qu'à celle de leur faire courir des risques de pertes de chances non captés par le modèle:

  • Réduction des effectifs sans garde fous en termes de conditions techniques, la qualité ne jugeant que de processus fondés sur les finalités intrinsèques à l'organisation: production de groupes homogènes de "produits" en minimisant les risques. Nous avons vu le mécanisme d'imputabilité des problèmes d'organisation, nécessairement appuyé sur la dérégulation des conditions techniques de fonctionnement (ex. ratios médicaux,  infirmiers, d'autres professions, locaux et équipements...). Les associations de patients doivent être vigilantes sur ces sujets, les agents, notamment les cadres, étant sommés de se taire ou de partir (exit, loyalty or voice).
  • Destruction des cœurs de compétences garants de la qualité et de la sécurité des soins par application malhabile des méthodes de production low cost que sont la flexibilité, la polycompétence et la mutualisation. On lira avec profit Nicolas Belorgey, Paule Bourret et le collectif des Dr Blouses.
  • Reconfiguration des activités fondamentales selon des modèles comptables sans identification des processus clés de l'organisation, alors qu'il sont fondés sur les méthodes spécifiques adaptées aux finalités externes (outcome:  résultat clinique recherché par le médecin et le patient et non le simple output de sortie de système mesuré par le modèle de performance)
  • Remplacement progressif des habiletés de gestion procédurales centrées sur la demande (pull) par des habiletés gestionnaires standard de type "MBA" braquées sur l'offre (push) dans la logique du New Public Management, avec la rationalisation de la "gestion sociale"
  • La coordination au sein d'une unité opérationnelle étant fondé essentiellement sur la supervision et l'ajustement mutuel (Mintzberg), la division verticale des métiers, la domination des lignes paramédicales par le contrôle de gestion et la reconfigutation comptable des activités aboutit à l'absence de pilotage réel des unités de soins au contact du public qu'elles sont censées servir. Les malades doivent le savoir.

Cela ne veut pas dire qu'il faut rejeter toute analyse de la performance ni qu'il faut renoncer à toute gestion axée sur les résultats, ni toute stratégie nationale, régionale ou territoriale de santé, cela signifie qu'il faut élaborer un modèle de valeur avec les parties prenantes en se gardant d'une application brouillonne et inadaptée de la chaîne de valeur de Porter tout autant que d'une vision qui occulterait les véritables avantages compétitifs au regard des finalités de l'hôpital. Le modèle actuel tend à détruire les compétences fondamentales plus qu'il ne conduit à les identifier, à les capitaliser et à les intégrer à un système plus performant, plus conscient de ses processus clés.

Si "ce qui a un prix n'a pas de valeur" (Kant), au moins faut-il que la valeur précède la construction toujours artificielle du prix dans le système de santé. Le modèle actuel est incapable de considérer les finalités extrinsèques du système auquel il s'applique, il ne connaît que les indicateurs myopes, issus de ses finalités intrinsèques, qui numérisent ses modèles de coûts. Le NMP prend ses objectifs pour des résultats et ces résultats pour de la performance. Il est temps  de passer à un modèle "centré patient", ou "pull" en abandonnant les logiques de filières inversées braquées sur l'offre (push), quand bien même leur rhétorique de promotion les qualifient "d'orientées client".

Webographie: comment cela a-t-il été possible?


1. Le financement des hôpitaux un choix politique. André Grimaldi
http://www.revueforum.fr/2011/09/le-financement-des-hopitaux-un-choix-politique/
http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2011/09/2011-octobre_Revue-Forum-01_Grimaldi1.pdf

2. Une nouvelle grille d'analyse pour le contrôle de gestion hospitalier : le contrôle intégré de Simons
http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/65/05/43/PDF/Lartigau_Nobre.pdf
Jérôme LARTIGAU, Directeur d’hôpital, Chercheur associé à l’ERFI, Institut des Sciences de l’Entreprise et du Management, Université de Montpellier 1, jeldds@hotmail.fr
Thierry NOBRE, Professeur des Universités, Ecole de Management Strasbourg thierry.nobre@unistra.fr


3. LA MODERNISATION DU PILOTAGE DES RH DANS LA FONCTION PUBLIQUE HOSPITALIERE : CAS DE LA GESTION DE LA MASSE SALARIALE
http://www.reims-ms.fr/agrh/docs/actes-agrh/pdf-des-actes/2013-cappelletti-alii.pdf

4. Bibliographie: fonction publique et gestion des ressources humaines
http://www.ena.fr/index.php?/fr/content/download/3999/30559/file/bib_fp_et_grh_csi_2008.pdf

5. L'EMPLOI HOSPITALIER : UNE QUESTION TABOUE ?
http://www.senat.fr/rap/r07-403/r07-40315.html

6. La méthode ABC
7. Mesurer et piloter la performance. Nicolas Berland Professeur à l’Université Paris-Dauphine
E-book Source : www.management.free.fr
http://www.crefige.dauphine.fr/publish/berland/performance.pdf

8 Les méthodes de comptabilité analytique
http://fr.wikipedia.org/wiki/Comptabilit%C3%A9_analytique

9 Échelles nationales de coûts
ENC à méthodologie commune MCO

10 Modèle de comptabilité hospitalière: télécharger le guide en pdf

..............................................................
Le contrôle de gestion sociale à l'hôpital Interview de Jérôme Lartigau


Fatigue des élites: contrôle de gestion et cadres de santé

La mise en place du contrôle de gestion à l'hôpital, tout particulièrement celui de la gestion sociale et de la masse salariale, suppose la prise de contrôle de la ligne hiérarchique paramédicale et l'éviction des médecins de l'organisation des soins. Tout problème d'effectif peut dès lors être transformé en problème d'organisation, imputé au cadre de santé sommé d'adapter les organisation à des enveloppes fixées sans aucun garde-fous par dérégulation des conditions techniques de fonctionnement.


La professionnalisation des cadres infirmiers : l'effet de l'action publique en France et en Grande-Bretagne. Isabelle Feroni et Anémone Kober-Smith. Revue française de sociologie 2005/3 (Vol. 46)

LES CADRES DE SANTÉ FACE À LA LOGIQUE MANAGÉRIALE Sophie Divay et Charles adea E.N.A. -  Revue française d'administration publique 2008/4 - n° 128 pages 677 à 687

Schweyer François-Xavier, « Santé, contrat social et marché : la fonction publique hospitalière en réformes », Revue française d'administration publique, 2009/4 n° 132, p. 727-744.

Domin Jean-Paul, « La nouvelle gouvernance sauvera-t-elle les hôpitaux publics ? », Mouvements, 2004/2 n° 32, p. 55-59

Quand la performance pilote le management ... Les effets du tournant gestionnaire sur le management de proximité dans une clinique Anouk Grevin LEMNA, Université de Nantes Polytech Nantes, Rue Christian Pauc, BP 50609, 44306 Nantes cedex 3 Tel : 02 51 85 74 37 anouk.grevin.at.univ-nantes.fr

Résumé: http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=JGEM_127_0469

Si le terme de management est fréquemment associé aux transformations du secteur de la santé, c’est le plus souvent en référence au « tournant gestionnaire » qui traverse bien des secteurs aujourd’hui et notamment celui des établissements de santé. L’activité managériale à proprement parler participe cependant, elle aussi, de ces mutations. Nous proposons d’analyser l’impact du tournant gestionnaire sur l’activité de management des cadres de santé. Après avoir mis en évidence dans la littérature l’impact du tournant gestionnaire sur les établissements de santé et sur le travail des acteurs, nous nous appuierons sur une étude de cas réalisée dans une clinique privée, pour comprendre la manière dont les exigences de performance affectent le rôle du management et son activité concrète. Nous verrons combien le souci de la performance et l’alimentation de ses batteries d’indicateurs conduit progressivement à absorber les managers dans un interminable travail de gestion, dans un « macromanagement » (Mintzberg, 2011) à distance, et par conséquent à délaisser le management du travail, au moment précisément ou celui-ci devient le plus nécessaire.



samedi 29 mars 2014

Coup de froid polaire sur l'hôpital: Mintzberg versus Porter?



Mintzberg contre Porter: professionnalisme vs value-based competition


"On ne peut résoudre les problèmes en utilisant les mêmes modes de pensée que ceux qu'on a utilisé pour les créer." Albert Einstein

"Entre l'opinion et la connaissance scientifique on peut reconnaître l'existence d'un niveau particulier qu'on propose d'appeler celui du savoir (...); il comporte (...) des règles qui lui appartiennent en propre." Michel Foucault

"Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent; en revanche ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité." Kant fondements de la métaphysique des mœurs 1785

Les documents


Pôles hospitaliers : réforme pertinente mais inaboutie, selon les Conférences 
Un article de Delphine Chardon dans le "Quotidien du médecin". La dé-professionnalisation galopante et la fracture sociale opérée par le management des hôpitaux y est ainsi résumée:
"Les PH hostiles aux pôles, les Conférences veulent leur généralisation."

Bilan et évaluation du fonctionnement des pôles dans les établissements de santé, conférences hospitalières, mars 2014

Sondage adressé à tous les praticiens hospitaliers (tous statuts) à l’initiative des intersyndicales afin de produire une évaluation des pôles par les acteurs de terrain.

Le commentaire


L'immobilisme en marche: la loi HPST fige la glaciation polaire


Après l'absence de réforme substantielle de la loi HPST, les promesses n'engageant que ceux qui les écoutent, voici que la politique de l'autruche s'étend au bilan de l'organisation en pôles de l'hôpital. Ceux qui ont voulu les pôles ou en ont bénéficié ne sont pas prêts à leur juste réforme, en dépit des résultats très sévères de l'enquête des intersyndicales de PH. Celle-ci ne fait que refléter une fois de plus le "grand désenchantement hospitalier". Voici que la nouvelle technocratie sanitaire reconfigure les coalitions hégémoniques. La France reproduit son vieux système de "logique de l'honneur": les nouveaux "clercs" du modèle de la santé publique sont issus des sciences sociales alors que les sciences médicales sont sommées de dévoyer l'EBM en support légitime d'une ré-ingénierie industrielle des soins. Les nouveaux "chevaliers", dont on dresse le portrait en capitaines d'industrie, sont les chefs de pôle, les présidents de CME, les directeurs des établissements et les nouveaux "préfets" des agences régionales (DGARS). Ils se partageront la tâche d'inciter les nouveaux "paysans", homo economicus sanitatis, "idiots rationnels" censés n'être à la poursuite que de leurs intérêts égoïstes. Devenus simples exécutants, ils sont privés de toute autonomie de décision par un modèle où toute conception des finalités et des processus soins ne peut émaner que de l'Etat, de ses agences et de ses ingénieurs. Triomphe du scientisme jacobin et de la république de Platon.

En vérité les pôles sont construit sur un modèle bien classique d'organisation divisionnelle de l'entreprise, centrée sur la standardisation des résultats (Henry Mintzberg, "Structure et dynamique des organisations"). Ces résultats de la production hospitalière modélisés par Fetter et al. sont perçus comme insignifiants au regard des finalités réelles de l'hôpital, celles des acteurs qui portent ses compétences clés. Ils ne sont pas définis par ce que les acteurs du soin y font réellement, mais par une normalisation comptable fondée sur la religion de la direction par objectifs. Celui-ci est d'origine américaine et non soviétique même si l'étatisme l'y a fortement mis en avant. Cette normalisation comptable reconstruit artificiellement par la "ré-ingénierie", les activités, les connaissances et les organisations. Plus le modèle de comptabilité par activités est éloigné de ce qui est signifiant pour les acteurs, plus il est contraint par un dirigisme assoiffé de cost killing "méso", lui-même sous pression du rationnement des soins "macro", plus il détruit rapidement les fondements micro-économiques des "organisations professionnelles" de Mintzberg. Celles-ci sont fondées sur les pratiques cliniques prudentielles et les noyaux de compétences "disciplinaires", certes jamais figées et toujours reconfigurées. Mais le nouveau management public ne sait plus organiser des unités dont Mintzberg a bien montré qu'elles s'étaient à la fois construites par "fonction" et par "marché" pour optimiser les solutions à des problèmes complexes, non gérables par une standardisation de procédures (exemple d'un service de cardiologie qui réunit les compétences en cardiologie et reçoit les malades requérant des soins complexes pour des affections cardiaques). 
La gestion axée sur les résultats, bureaucratico-mécanique et simpliste, qui en découle achève la destruction du sens pour les acteurs.

Le but d'un tel management n'est pas l'expansion de l'entreprise pour répondre à des besoins, autrement dit un "marché", mais sa réduction à un filet de sécurité minimaliste.

La fin des services? Dé-différenciation et désintégration


Le "service", différencié sur la base des processus clé et des besoins, est nécessairement associé à des mécanismes d'intégration et de liaison complémentaires que suppose toute organisation complexe (Lawrence et Lorsch). Il est donc absurde que l'on continue à le dé-différencier par la ré-ingénierie "à portée de caniches" qu'apporte aux semi-habiles l'actuel modèle comptable. La dé-différenciation qui détruit les compétences a été promue par une idéologie bien systématisée au nom de la lutte contre le "patrimonialisme" des chefs de service (Robert Holcman), si bien qu'on a jeté le bébé des compétences des collectifs professionnels avec l'eau du bain des mandarins à l'ancienne ("mes murs, mes infirmières, mes lits"). Erreur funeste de la technocratie quantophrénique, car le service reste et restera le lieu de contact des équipes au "service du public où se construisent réellement les "méthodes", c'est à dire les vérités les plus précieuses. Ce sont les méthodes clés ou "processus clés", à 80% implicites dans les organisation complexes, qui déterminent le mystère de la performance issue de la trilogie activités / connaissances / organisation (Hamel & Prahalad: "The core competence of the corporation").

Les pôles des plus grands trusts hospitaliers, constitués pour optimiser la résistance aux effets concurrentiels de la T2A, cumulent les défauts suivants, ce qui y rend les acteurs, encore plus désenchantés face à la construction managériale de l'insignifiance institutionnelle qui les accable:

  • Absence de délégation réelle de gestion en particulier pour les ressources humaines ce qui enlève aux pôles tout le sens d'une gestion autonome
  • Épaississement extravagant de la pyramide hiérarchique, qui empêche le système de s'écouter, et accroît la toute puissance du nouveau directeur-tyranneau, la sous information et la sous participation des acteurs aux processus de décision, paramédicaux ou médicaux même responsables de "structures internes", universitaires ou non.
  • Gigantisme et assemblage PIM PAM POUM, là où il semble que dans certains hôpitaux une logique médicale compatible avec la logique des services soit préservée, à condition d'éviter les gigantopôles ubuesques et ingérables dépassant largement 300 agents et souvent multi-sites.

Un des maux fondamentaux du modèle, c'est d’ôter, au nom du veau d'or toujours debout et bien droit dans ses bottes de la comptabilité de santé publique éclairée par les NTIC, toute responsabilité et toute légitimité d'évaluation des besoins de soins aux acteurs de l'hôpital pour les transférer aux très chères agences.

Les raisons de la casse: la lutte contre le "patrimonialisme" ou le rationnement des soins?


Pourquoi était-il si urgent de "casser" les services? A l'évidence pour créer une ligne décisionnelle parallèle qui pourrait, en affaiblissant la résistance médicale supprimer plus aisément les postes paramédicaux. Les Directions de soins infirmiers médico-techniques et de rééducation (DSIRMT) n'ont pas eu le choix. Elles sont dès lors contraintes de justifier ces suppressions par leur rôle d'optimisation des organisations paramédicales. Leur expertise organisationnelle paramédicale des soins est utilisée par le contrôle de gestion et la DRH pour agir sur la principale masse budgétaire réductible: celle du personnel paramédical. Leurs compétences sont instrumentalisées comme levier d'économies pour la révision des organisations paramédicales des unités cliniques, ce qui incite pour éviter les conflits à une moindre concertation avec les chefs de service qui pourtant restent responsables de l'organisation technique. Les chefs de service, aujourd'hui responsables des "structures internes", sont face à des des injonctions  paradoxales. Ils doivent améliorer en permanence les recettes au nom d'un modèle d'efficience qui ne dit rien de la qualité, mais avec de moins en moins de d'autonomie au regard des moyens à mobiliser, avec du personnel non médical en diminution, une réduction des surfaces occupées ce qui permet d'économiser en termes RH et logistique. Le poids de la suppression du personnel administratif les oblige dans certains cas à assurer leur propre secrétariat et prise de rendez-vous. 

Cette expertise organisationnelle des DSIRMT justifie la rationalisation des effectifs présents au lit du malade dans un modèle où elles sont des "ingénieurs de soins" voire des "parcours de soins". Le rôle que leur assigne le nouveau management de l'hôpital est de transformer tout demande d'effectif en problème d'organisation. Alors que les effectifs quotidiens sont déjà au seuil minimal de fonctionnement, lorsque de nombreux arrêts se produisent le pôle est seul responsable face au contrôle de gestion et à la DRH, le recours à l'intérim ou aux CDD de remplacement sera autorisé ou non. En l'absence de ces remplacements, toute fermeture est imputée à une mauvaise gestion du pôle tandis que ne pas fermer de lits contraint à prendre le risque d'une production sans garde-fou au regard de la qualité et de la sécurité des soins. Nous voyons ici s'ébaucher un cercle vicieux d’épuisement et d'insatisfaction des personnels aux travail, source de démotivation et de nombreux départs. Certains viendront diminuer les tableaux des emplois rémunérés et justifieront si la production n'a pas faibli la suppression d'effectifs considérés alors comme inutiles et contre-efficients. La qualité des soins et leur sécurité s'érodent ainsi de manière insidieuse et progressive. Ce cercle vicieux aboutit à fermer "temporairement" des lits sans considération pour les besoins réels de soins des territoires desservis. Plus le temps passe et plus leur réouverture sera difficile.

Dans le cadre des moyens de remplacement, le "service" est obligé de prioriser les métiers d'infirmiers (IDE) et d'aides soignants (AS) face aux autres personnels de soins dont les professionnels rares à l'hôpital (rééducateurs, psychologues assistantes sociales,...)  pour assurer les prestations que l'unité doit fournir. Nous avons déjà souvent évoqué dans ce blog les mécanismes de production administrative du handicap engendrés par l'industrialisation vicieuse de la mission de l'hôpital public. Aujourd'hui le service ne peut plus organiser son fonctionnement technique selon les besoins propres à l'exercice de sa discipline. L'unité de soins dont dépend la vie de malades, est un navire sans pilote, il n'y a plus de maître à bord, ni de la qualité ni de la sécurité de la prise en charge des patients qu'elle sert. En fonction des intérêts des interlocuteurs, le niveau de la décision oscille entre l'unité clinique, le pôle, le Groupe Hospitalier, l'agence régionale, exposant toute tentative de management stratégique à une série de pièges cognitifs dans lesquels il est quasi impossible de ne pas tomber. Doté de l'autonomie nécessaire dans le cadre d'une délégation appropriée, incluant les aspects organisationnels, financiers et humains, il le ferait de manière plus efficiente en pouvant conserver une équipe stable, formée et motivée.

Il faut rappeler que les tableaux prévisionnels des emplois rémunérés (TPER), se sont trop souvent créés au management by decibels ou au management by lobbying, validant pour certaines unités un existant devenu intangible quoique excédentaire au regard des besoins, en laissant ainsi d'autres unités dramatiquement démunies. Quelque années plus tard les contraintes budgétaires ont mis au bord de l'inanition les plus maigres alors que les plus gros n'en étaient qu'à la première phase du régime.

C'est le modèle de la fonction de production de l'action publique, clé du NMP, qui est à revoir: changer de logiciel ou de système d'exploitation des "rameurs" de la santé numérique?

La dé-professionnalisation de la santé en détruit ses cœurs de métiers. Mais que veut-elle "produire" au juste, des gains financiers pour les shareholders  ou de la valeur pour les parties prenantes?

Webographie: différenciation et intégration dans le système de soins





5. Michaël Porter et la value-based competition - Redefining Healthcare Porter et Teisberg

  • Diagnosis and Solutions
  • Identifying the Root Causes
    - 
    "Zero-sum competition in health care is manifested in a number of ways, none of which creates value for patients:
    - Competition to shift costs
    - Competition to increase bargaining power
    - Competition to capture patients and restrict choice
    - Competition to reduce costs by restricting services"

Stratégie extérieur intérieur ou intérieur extérieur


Portefeuille de compétences ou portefeuille de produits?




Source : Hamel et Pralahad, Les grands groupes ne connaissent pas leur métier, Harvard-Expansion, Hiver 1990-1991.


L'analogie de l'arbre





"Dans l'omette au lard, la poule est concernée et le cochon est impliqué."

samedi 15 mars 2014

Machiavel régulateur - Quand les politiques publiques de santé se convertissent au gouvernement des "idiots rationnels".


Salut, heureux imputables,

Voici pour les amateurs un essai de synthèse graphique entre analyse de la division médicale et plus largement des professionnels, pensée d'André Grimaldi et une touche personnelle d'ubulogie clinique.

"Machiavel régulateur" a avant tout pour objectif d'aider les politiques publiques à mettre en oeuvre le rationnement masqué des soins de santé tout en continuant à faire croire à l'extension de l'Etat providence. Trois méthodes complémentaires sont utilisées:
1. la fermeture des enveloppes (Ondam) par les "experts",
2. l'hyper-rationalisation technocratique qui peut utiliser des incitatifs divers dont les "leurres marchands" pour mieux sidérer les acteurs au niveau micro-économique,
3. enfin la vente par appartements de l'offre de soins et des assurances-maladie au marché, au risque d'accroître démesurément le reste à charge et les inégalités de santé. 

La rhétorique officielle, qui se qualifie de "réformatrice", déploie la propagande et sa novlangue à destination des boucs émissaires, habilement divisés et dressés les uns contre les autres, que sont les usagers, les professionnels, les managers et les élus locaux. Le problème? Les élus promettent plus qu'ils ne peuvent tenir et veulent être réélus, à l'aide de Machiavel. 

Mais ne nous y trompons pas, le paradigme hégémonique de la "fonction de production" n'est pas celui de l'entreprise à but lucratif, il est devenu, grâce aux NTIC et aux sciences sociales, celui de l'action publique. Les libéraux et les républicains devraient en tirer la leçon pour sortir de leurs querelles de fous. Roland Gori l'explique assez bien dans "la Fabrique des imposteurs" au Chapitre III: Raisons et logiques de la bureaucratie d'expertise.

" Nous nous trouvons devant une prolétarisation généralisée de l'existence dont les signes les plus patents sont les procédures de normalisation matérielles et symboliques des pratiques professionnelles [...] Technicisation, quantification, fragmentation, rationalisation, formalisation numérique, normes gestionnaires agissent alors de concert dans cette prolétarisation des savoirs et des métiers et assurent une hégémonie culturelle nécessaire au pouvoir. [...]"

"Il s'agit de faire du "vrai médecin" une "denrée rare" qui doit apporter une valeur ajoutée aux autres soignants auxquels il aura délégué ses compétences incorporées dans des protocoles standardisés. Chacun des professionnels censés remplacer le médecin dispose d'une liste de questions à poser, d'actes à accomplir en suivant le "protocole". [...] Cette rationalité technique est le caractère coercitif de la société aliénée. "


(2) Roland Gori - La fabrique des imposteurs - Les Liens qui Libèrent - Pages 134-135
Source: http://alternative21.blog.lemonde.fr/2013/05/21/hopital-haute-technicite-peu-dhumanite/

Nous représentons ci-dessous comment l'hyper-rationalisation technocratique  favorise la division et la dé-professionnalisation de la médecine hospitalière et pourquoi il lui est difficile de résister


« Dans la réalité, la différence des talents naturels entre les individus est bien moindre que nous ne le croyons, et les aptitudes si différentes qui sem­blent distinguer les hommes de diverses professions quand ils sont parvenus à la maturité de l'âge, ne sont pas tant la cause que l'effet de la division du travail, en beaucoup de circonstan­ces. La différence entre les hommes adon­nés aux professions les plus opposées, entre un philosophe, par exemple, et un portefaix, semble provenir beaucoup moins de la nature que de l'habitude et de l'éducation. » Adam Smith (note: Marx a un peu développé cette idée par la suite...)

La loi HPST, où triomphent les modèles de la bureaucratie d'expertise et du "tout incitatif " peut être représentée ainsi:


Images intégrées 1



Quand les politiques publiques de santé se convertissent au gouvernement des "idiots rationnels"

« Nous n'attendons pas notre guérison de la bienveillance du médecin, de l'infirmière ou du directeur de l'hôpital, mais de ce que ceux-ci considèrent leur propre intérêt. Ce n'est pas à leur humanité que nous nous adressons, mais à leur égoïsme; nous ne leur parlons jamais de nos propres besoins mais de leur avantage.» Adapté d'Adam Smith ("guérison" remplace "dîner", "médecin" remplace "boucher", "infirmière" remplace "brasseur", "directeur" remplace "boulanger")

Étendons cette théorie de la main invisible au "marché politique"

« Les agents de l'Etat ont pour but principal de satisfaire leur utilité, c'est à dire de servir leurs intérêts personnels dans le cadre de certaines limites institutionnelles et ensuite seulement se préoccupe de la politique que l'opinion attend d'eux.» Gordon Tullock « Le marché politique: analyse économique des processus politiques»

Bref, comme dirait Montaigne, nous sommes au rouet.

Esculape vous tienne en joie.

dimanche 23 février 2014

L'art d'ignorer les besoins de soins ou le blues de l'idiot rationnel


Jean-Pascal Devailly, praticien réflexif et qui entend le rester.

« Tous les systèmes sont vrais dans ce qu’ils affirment ; il ne sont faux que dans ce qu’ils nient. » Leibnitz

«L'homme purement économique est à vrai dire un vrai demeuré social. La théorie économique s'est beaucoup occupée de cet idiot rationnel, drapé dans la gloire de son classement unique et multifonctionnel de préférences. » Amartya Sen

Voici que le site COMPAQ-HPST affiche fièrement son projet de "paiement à la qualité". Sommes nous résignés à nous déprendre de notre autonomie de jugement clinique et du sens de notre action pour entrer ainsi dans l'ère des motivations par la carotte et le bâton selon Bertrand Kiefer ("difficile motivation")?

Le premier sentiment qui nous envahit est qu'on nous prend encore une fois, nous autres médecins, pour des imbéciles ou des boucs émissaires. Bouc émissaires oui, nous ne sommes pas les seuls, mais "imbéciles", ce n'est pas exactement cela. La querelle de fous qu'évoque Marcel Gauchet entre "libéraux" et "républicains" fait hésiter les politiques publiques de santé entre deux théories de la motivation: celle de "l'idiot rationnel" calculateur et égoïste dont les vices privés bien "incités" produiraient les vertus publiques et d'autre part le crétin paresseux et démotivé bon à "contrôler" de la théorie "X" de Mc Gregor. Incitation ou contrôle? Reste néanmoins à explorer en santé la théorie "Y", l'état d'esprit au travail en synergie avec les compétences comme clé de la performance.

Plutôt que de tenter une nouvelle "généalogie de l'amoral", déjà largement écrite par les médecins, sociologues économistes et théoriciens des organisations, plutôt que de reprendre la critique des mauvais indicateurs bien résumée par Dominique Dupagne sur son blog, sortons un moment de France pour mieux y revenir avec quelques articles médico-économiques pour y chercher veulent masquer ces fumigènes des semi-habiles de la "qualité d'en haut". C'est bien entendu le fait que les "incitatifs" incitent à tout, sauf à la qualité des soins, surtout lorsqu'ils ont avant tout été conçus pour les rationner. Le fee-for-service et les paiements prospectifs séquentiels sont accusés d'effets pervers, mais les paiements au parcours (bundling) n'ont pas fait leurs preuves (1). Certains économistes prédisent tout autant d'effets pervers de ces "paiements au parcours", avec de nouvelles rentes informationnelles, de nouvelles formes d'intégration verticale, de nouveaux business models s'y adaptant avec des coûts de transaction / contrôle potentiellement démesurés. Au sein des technocraties pseudo-marchandes qui s'installent un peu partout avec le New Public Management, le secteur des soins post-aigu, au carrefour des soins et du social, est dans tous les pays où il a explosé du fait de la pression croissante sur les lits aigus, un des plus fidèles indicateurs de la gidouille induite par la mauvaise gestion des parcours de soins. Il témoigne parfaitement des effets pervers et anti-coopératifs de mécanismes incitatifs pervers, à rebours de ce que serait une logique "centrée patient", c'est à dire centrée sur l'objectif final au terme d'un "épisode de soin" véritablement signifiant pour le patient proactif et la chaîne de professionnels qui le servent (2,3,4).


La T2A à la française n'est pas un vrai marché mais une clé de répartition à l'activité d'une enveloppe fermée, perpétuellement perturbée par des logiques de régulation régionale et d'intégration verticale (Pouvourville). Cela donne à nos politiques publiques de santé un talent d'incompétence tout particulier par la synergie négative à nulle autre pareille entre défaillances du marché et de la bureaucratie. Le paiement prospectif par "cas", notre "T2A" qu'il faut traduire en anglais par prospective payment system, n'est qu'une forme particulière du fee-for-service. Les médecins hospitaliers, les autres soignants, les directeurs, "profession de l'Etat-providence" devenant Etat-prédateur par ses programmes d'ajustement, sont soumis à une logique de valeur ajoutée à laquelle ils prétendaient échapper. Mais cette valeur est pour eux dépourvue de sens. Ils n'y reconnaissent pas leur propre vision de la qualité, centrée sur l'outcome pour le patient, non sur l'output myope de sortie de système, ni seulement "l'impact" économique et social inféré par les experts des politiques publiques, même si tout médecin doit le prendre en considération. Je renvoie ici à la définition de la qualité de l'IOM*. C'est la rhétorique managériale qui met sans cesse en avant le mythe du marché efficient, un discours obligé mais déconnecté des croyances réelles des décideurs comme l'a souligné James K. Galbraith ("l'Etat prédateur"). la T2A n'est donc en réalité qu'un modèle comptable d'allocation de ressource à l'activité, qui a bien un effet restructurant sur les activités et sur leur conception même, et qui entraîne nécessairement des comportements de concurrence de tous contre tous (une "guerre hobbesienne" dit Frédéric Pierru). Le modèle sous-jacent n'est pas la yardstick competition voulue par les croyants du marché efficient mais l'activity based costing (ABC) ou l'activity based management (ABM) porté par la révolution numérique. A l'usage, ces systèmes incitent avant tout les acteurs à ne pas coopérer dans l'intérêt du patient, bien loin de ce que prédisait l'économie orthodoxe. Comment faire pour ne pas sombrer dans une nouvelle erreur issue d'un nouveau modèle?


En fait, il y a aujourd'hui dans chaque région une "grande assistance publique régionale" (expression prophétique du rapport Couanau) mais il en a deux en Île-de-France!) chargée du rationnement le moins transparent qui soit, le mot étant tabou en France. Cette agence, selon la théorie éponyme, transforme non seulement chaque hôpital mais encore le système de soins régional en "arène politique", la forme la plus inefficace de l'organisation selon Mintzberg. La communauté médico-soignante se dissout en guerre de tous contre tous pour survivre à la T2A et attraper le premier la queue du Mickey des enveloppes complémentaires. La théorie de "l'idiot rationnel" qui résume l'économie mainstream selon Amartya Sen et qui sert de postulat idéologique à l'économie de la santé dominante, joue comme une machine infernale. C'est bien une prophétie auto-réalisatrice, on ne naît ni "marchand" ni "idiot utile" mais on le devient, c'est bien ce qui a dramatiquement disqualifié les disciplines médicales dans le triste exemple de la décomposition actuelle de l'AP-HP (disqualification des collégiales), comme dans celui de la domination actuelle du discours managérial intermédiaire par les fédérations hospitalières et conférences de présidents de CME au détriment de la place indispensable des logiques des connaissances disciplinaires dans l'organisation, que le nouveau management peut aujourd'hui balayer sans aucun scrupule. En ignorant les "pratiques prudentielles" (Champy) ou "réflexives" (Schön) du fait d'une conception erronée des "résultats" et donc de sa performance, la nouvelle organisation des soins ignore au moins 80% de ses processus réels, et plus grave détruit ses processus et ses compétences clés (Hamel et Prahalad).


Comme on se rend bien compte qu'on ne peut plus, malgré les appareils idéologiques de santé, masquer aux gens que cette ré-ingénierie des activités selon les coûts et non selon les résultats cliniques s'avère ubuesque, il faut développer une théorie des incitations non plus seulement au "profit" à l'activité, profit qui est en en fait, pour un directeur ou un chef de pôle salarié, la survie de l'activité l'expansion ou la gloire, mais aussi aujourd'hui au profit à la "qualité" (pay for performance).
La sophistique de rationnement n'a cessé de dresser le portrait du petit praticien de santé du malade, du directeur et même de l'élu local en idiots rationnels, et juste "bon à inciter" par des motivations extrinsèques conçues par les bureaux des méthodes et la bonne vieille organisation scientifique du travail. Le praticien n'étant plus considéré comme "réflexif", n'a plus officiellement aucune responsabilité managériale d'organisation des soins et des équipes de soins au contact du public, ni aucun discours légitime sur la réponse aux besoins de soins territoriaux, voilà bien le cœur idéologique de la guerre technocratique contre les "services", il ne lui restera sans doute que le bon vieux "paiement à la pièce".


Le paiement à la fausse qualité, sans indicateur ni de structure, ni de résultat sans lesquels on ne peut parler de performance, ni même de "processus clé", n'est que le complément indispensable à l’enfumage vantant les fausses vertus d'un paiement à l'activité mal conçu, coûteux et engraissant les nouveaux marchés de l’exégèse, du conseil et du trafic de données hors de prix ou très difficilement accessibles, mal régulé et trop souvent mal analysé tant par ses partisans que par ses détracteurs.


L'article sur le Québec de Marc Renaud (5) montre que l'action publique n'a pas besoin de la "pensée de marché" pour construire une bureaucratie sanitaire, mais qu'on en a un besoin idéologique pressant dès qu'on veut rationaliser le rationnement.


Pour conclure, rappelons aux pompiers pyromanes que le Diable est autant dans les cloisons que dans les détails. Soulignons avec Jean-Pierre Escaffre (6) et Didier Castiel qu'on ne pourra envisager d'organiser de véritables parcours "centrés patients" que lorsqu'on acceptera de les construire à partir des déterminants réels de l'hospitalisation, fondant un modèle renouvelé de la fonction de production de l'hôpital. Le modèle fetterien de "l'usine à soins" ou "machine à guérir" remonte aux années soixante et il a vécu. Il ne faut pas confondre "centré patient" et "orienté client" (Bertrand Kiefer) ni confondre filière centrée patient et filière industrielle inversée (John K. Galbraith). Loin de l'actuel bed management en flux poussé depuis l'aigu , loin de la délétère tentation de transformer les Soins de Suite et de Réadaptation, le secteur post-aigu hospitalier français, en unités tampons (buffer management) pour y déstocker des malades devenus les vecteurs encombrants après production des "groupes homogènes de malades", ces produit hospitaliers dont ils ont été l'intrant, loin de la pathétique gestion des malades qu'on nomme "bed blockers" dans certaines régions comme l’Île-de-France qui du fait de leur équation particulière sont frappées de quasi-cécité socio-sanitaire, nous pouvons affirmer avec force que la juste articulation entre prévention, traitement de la maladie, réadaptation et inclusion sociale ne fera pas l'économie d'un changement de paradigme.

« L’initiative de décider ce qui devra être produit n’appartient pas au consommateur souverain […] les ordres ne vont pas seulement du consommateur au producteur ; ils vont aussi du producteur au consommateur conformément aux besoins de la technostructure. C’est ce que nous appelons la filière inversée. » J.-K. Galbraith, Le Nouvel État industriel.


« Les libéraux formulent une critique juste en disant que les agents se sont appropriés les services publics aux dépens des citoyens. Ils en tirent une conclusion hâtive en prônant leur liquidation. De l'autre côté, les « républicains », au nom d'une défense juste du principe du service public, justifient tous les abus. Pour avancer, il faut sortir de ces querelles de fous. S'agissant de l'éducation, c'est la même chose, le blocage intellectuel est complet. » Marcel Gauchet, in Le Point, 17/08/06


1. US Approaches to Physician Payment: The Deconstruction of Primary Care Robert A. Berenson, MD1 and Eugene C. Rich, MD The Urban Institute, Washington, DC, USA; 2 Creighton University, Omaha, NE, USA; 3 Mathematica Policy Research, Washington, DC, USA.


2. Perspective Post-Acute Care Reform — Beyond the ACA D. Clay Ackerly, M.D., and David C. Grabowski, Ph.D. N Engl J Med 2014; 370:689-691 February 20


3. Medicare’s Post-Acute Care Payment: A Review of the Issues and Policy Proposals. December 7, 2012


4. Modèle de détermination du coût de revient des usagers référés dans une programme de réadaptation en déficiences physiques. Michèle Coulmont Chantal Roy, Patrick Fougeyrollas (Université de sherbrooke et Laval)


5. Marc RENAUD Sociologue, département de sociologie, Université de Montréal (1995) “Les réformes québécoises de la santé ou les aventures d'un État «narcissique»”
A lire absolument!

6. Escaffre Jean-Pierre. Analyse de clientèle à l'hôpital public : la sociabilité est-elle un facteur essentiel de l'hospitalisation ?. In: Politiques et management public, vol. 12 n° 3, 1994. pp. 37-63.

Counter-evidence based policy

Projet de paiement à la qualité - COMPAQ-HPST
http://www.compaqhpst.fr/fr/paiement-a-la-qualite

La sophistique du rationnement aux USA
Blumenthal D et al. Health care spending- a giant slain or sleeping ? N Engl J Med 2013; 26:2551-7

Pour aller plus loin dans le dé-niaisement organisationnel

Les paradoxes des démarches qualité dans les hôpitaux publics: modélisation de formes d'ancrage rivales (Daniel Lozeau) - Lire Lozeau mais aussi Magali Robelet
...............................................................................

*Crossing the quality chiasm: the IOM Healthcare Quality Initiative
The Institute of Medicine has defined quality as « the degree to which health services for individuals and populations increase the likelihood of desired health outcomes and are consistent with current professional knowledge. »
Qu'on peut traduire par: « la mesure dans laquelle les services de santé pour les individus et les populations augmentent la probabilité des résultats souhaités en santé et sont conformes aux connaissance professionnelles actuelles ». Point important: le modèle de l'IOM ne fait pas entrer de considérations d'efficience dans la définition de la qualité, l'efficience étant une autre dimension, distincte, de la mesure de la "performance".


dimanche 16 février 2014

Le praticien réflexif face à l'innovation de rupture


"Imprimer au Devenir le caractère de l'Etre, voilà la suprême volonté de puissance." Nietzsche

Je dédie ce message au Pr. Gérard Reach qui m'a initié par son excellent ouvrage intitulé "l'inertie clinique: une critique de la raison médicale" au concept de praticien réflexif. Cette notion développée par Schön (Le praticien réflexif : à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel) montre s'il en était besoin pourquoi la médecine ne saurait être seulement une "science appliquée" à partir d'une Evidence Based Medicine dévoyée et standardisée par des ingénieurs de soins sous forme procédures technocratiques. L'EBM ne se conçoit que comme l'un des fondements d'une décision qui intègre l'expérience du ou des praticien(s) et les préférences du patient.


Voici quelques variations autour du blues du praticien réflexif quand il entend le rester
Télécharger en pdf avec liens bibliographiques fonctionnels



L'innovation de rupture: nouveau buzzword de la rhétorique managériale ou concept opérationnel?


Si l'on l'applique à l'économie la phrase de Nietzsche citée en introduction, on évoque immédiatement la "destruction créatrice" de Schumpeter et ceux qui rêvent de pouvoir anticiper les "innovations de rupture", pour la survie ou l'expansion de leur organisation. Clayton Christensen est considéré comme un penseur clé de la disruptive innovation. Il a proposé de l'appliquer au systèmes de santé avec la notion de "réseaux facilitateurs" émergeant des nouvelles technologies. Il faut le lire en démêlant ce qui peut aider nos organisation "not for profit" à sortir de l'actuelle iatrogenèse managériale de ce qui sert de nouvelle arme idéologique à des "réformateurs" avant tout préoccupés de masquer le rationnement.

"L'innovation de rupture" est un buzzword. La force d'un buzzword est qu'on ne peut guère se déclarer opposé aux principes flous qu'il insinue en nous comme autant de nouvelles enceintes mentales (ou "paradigmes"). En général les buzzwords, en rhétorique managériale, n'ont pas de contraire défendable, encore qu'ici "l'innovation incrémentale (Marcel JB Tardif)" puisse y être opposée. Le buzzword est en général issu de disciplines où il est utile et a un sens bien précis, comme "produit", "réseau" ou "filière", mais il en est extrait pour intégrer la novlangue d'une ou plusieurs coalitions hégémoniques. Celui qui le prononce ne sait pas toujours le définir et l'auditoire n'ose jamais manifester son ignorance devant le sens de ces mantras qu'il faut alors répéter jusqu'à la nausée. Un buzzword, quand il en vient à être identifié comme tel, est toujours devenu un outil manipulé par une rhétorique sous tendue par une idéologie. Il faut savoir ce que celui qui le tient dit vouloir en faire, ce qu'il veut en faire réellement et au service de qui il le fera.

Ne pas confondre "patient centred" et "client oriented"


Cela ne va pas sans dire, ainsi que nous le rappelle Bertrand Kiefer dans "Les dessous de la révolution du patient Rev Med Suisse 2013;9:1656".
Il faut se défendre avec la plus grande fermeté contre la iatrogenèse managériale, contre son entreprise de formatage intellectuel de petits "techniciens de santé" guidés par les nouveaux ingénieurs des soins au service du rationnement. Comment? Par la bonne littérature managériale elle-même qui nous livre quelques liens utiles pour les "praticiens réflexifs", qu'ils ou elles soient médecins ou non.

J'énonce ici trois postulats pour la survie des praticiens réflexifs et pour une médecine à visage humain.

  • Le premier est qu'il existe un bon management contre le bullshit management qui nous accable.
  • Le second est que ce bullshit management est imposé par les politique publiques de santé à des managers intermédiaires, autrefois "profession de l'Etat providence", aujourd'hui transformés en bras armés de l'asphyxie programmée, tout aussi déboussolés que les "médico-soignants". Ils sont aujourd'hui privés avec eux du droit de discourir sur les besoins territoriaux transférés aux agences.
  • Le troisième est qu'aujourd'hui l'idéologie du marché efficient est mise au service de l'idéologie de la rationalisation managériale et non l'inverse. C'est le rationnement qui commande le bullshit management et non le profit, même si le marché guette les dépouilles du système non lucratif, offre de soins et assurances-maladies, aujourd'hui vendu par appartements.


Ainsi à l'AP-HP, le pouvoir de rationnement est tenu par les DRH qui contrôlent de main de fer le tableau des emplois rémunérés, tandis que les chefs de pôle font semblant de jouer aux petits capitaines d'entreprise.
Si "néo-libéralisme" il y a, comme le répètent beaucoup de ceux qui essayent de nommer la "bête", ce n'est pas tant dans la T2A ni même dans les partenariats publics-privés, ni encore dans l'ubuesque explosion non régulée des SSR privés en Seine Saint-Denis qu'il faut le chercher, ce ne sont que leurres marchands pour gogos dans ce qui n'est même pas une véritable compétition régulée. Notons toutefois que ce système de fous crée d'énormes "rentes informationnelles" avec des profits évidents pour qui sait les manier et/ou pour ceux qui attrapent la queue du Mickey des enveloppes complémentaires pour telle ou telle pathologie ou vulnérabilité après les avoir fait flécher d'en haut par un lobbying approprié. Cela permet aux Agences de Rationner les Soins (ARS!) et les services sociaux en toute quiétude en achetant en quelque sorte la paix sociale à coup d'enveloppes fléchées, mais ne sont là qu'effets parasites du rationnement qui aggrave la guerre de tous contre tous et la dégénérescence des organisations soignantes en "arène politique" de Mintzberg.
Le néo-libéralisme idéologique et armé du type ALENA, il faut plutôt le chercher d'une part du coté du nouveau droit européen qui impose une justification quasi impossible des "surcompensations" qu'un État verserait à ses services publics. Il faut le chercher d'autre part dans la redéfinition du champ de la protection sociale et dans la réduction de la solidarité à un simple "filet de sécurité", aboutissant inévitablement à un rationnement inégal en "pied de verre de champagne".

C'est l'incertitude et l'imprévisibilité qui rendent libres et fondent la sagesse pratique (phronesis selon Aristote) , les "pratiques prudentielles", tandis que le contrôle et l'obsession quantophrénique de la prédictibilité conduisent à stériliser la créativité et toute véritable performance. peut-on alors mieux définir la maladie néo-managériale?
"Imprimer à l'outcome le caractère de l'output, voilà la maladie mortelle de nos politiques publiques de santé". Autrement dit imprimer aux "résultats cliniques" le caractère du "produit" d'un "processus d'affaires", d'un business model.
Voici ce qu'un "Nietzsche manager" aurait pu dire aujourd'hui.
Mais ne nous vautrons pas dans le nominalisme. Approprions-nous les mots de cette novlangue managériale de marché au lieu de les combattre stérilement, ce qui ne fait que nous disqualifier face aux nouveaux sophistes.

Quelle volonté de puissance se cache donc derrière cette "fonction de production" de la santé-Bien-être telle que définie par l'OMS? Rappelons qu'il y a deux chaînes idéologiques:
  • input - process - output - outcome qui est une chaîne systémique, la "black box" qu'il faut ouvrir,
  • cause - effet - impact qui est une chaîne d'inférences causales manipulées par les experts lors des arbitrages entre "coûts d'opportunité" que font les politiques publiques.
N'est-ce qu'une résurgence du vieux fantasme de la République de Platon, porté par les NTIC et le reporting, avec ses experts-philosophes, ses gardiens qui guident le bon peuple des soignants-exécutants et des patients? Ou bien n'est-ce encore qu'une ruse de l'Ethos du profit qui se sert de l'économie pour se libérer de questions socialement pressantes (Galbraith)?
Grâce au "consumer empowerment" les patients ne se soigneront-ils pas eux-mêmes, et pour pas cher, à l'aide des nouveaux "réseaux facilitateurs" de Christensen. Prophétie visionnaire ou enfumage?

La disparition de la capacité créatrice des organisations

Cette question, que nous appliquerons aux organisations soignantes est explorée sur le blog de Philippe Silberzahn:


"Selon lui (Toynbee), une civilisation croît lorsque son élite suscite l’adhésion interne et externe grâce à sa capacité créative. Elle cesse de croître lorsqu’une cassure se produit et que cette élite cesse d’être créative et se transforme peu à peu en minorité dominante fonctionnant sur une logique de contrôle.""La capacité créative est étouffée par l’exigence – a priori rationnelle – de mesure et de prédictibilité."
"Un rapport de l’OCDE en 2005 notait un ‘déclin significatif’ dans l’intensité de la R&D américaine. L’Amérique a bâti son économie sur sa capacité à innover - à explorer. Les ingénieurs américains ont fait l’admiration du monde entier. En 2008, quand les MBA, les financiers et les juristes ont achevé de prendre le contrôle de l’industrie américaine, toute cette exploration s’est métamorphosée en exploitation."

Pourquoi il est si difficile de maîtrise la "destruction créatrice" de Schumpeter. Le "syndrome de Cassandre"
"Elles (les entités innovations) sont victimes du syndrome de Cassandre: elles ont conscience des difficultés à venir, notamment que le cœur de métier est vouée à la disparition, mais elles ne sont pas entendues. Souvent c’est parce que le cœur de métier produit encore des revenus importants et qu’aucun élément financier ne pointe de problème particulier."...

"Avoir un groupe qui se consacre à un horizon un peu plus long que le prochain trimestre est d’une évidente utilité. Mais ce groupe ne peut survivre et réussir que s’il est intimement lié à l’activité de l’entreprise."

Le cas des organisations sans but lucratif



Dans les organisations à but non lucratif, qui poursuivent des finalités externes à l'organisation, s'ajoute une difficulté non signalée par l'auteur.
Comment anticiper les ruptures dans les organisations "not fot profit" dès lors que les "résultats" ne sont pas ceux visés par le "cœur de métier" (l'outcome) mais ne sont que des outputs de sortie de système adossés à une tarification séquentielle et des pseudo-marchés (les groupes homogènes de malades)? Comment faire quand les "activités" et leur fonction de production sont définies, à rebours des compétences clés et des besoins du public auxquels elle répondent (attention, buzzword si on ne se réfère pas à l'article princeps de Hamel et Prahalad), à partir des modèles de coûts et de compatibilité de l'hôpital modélisé comme "usine à soins"?

"Quel besoin, dans ces conditions, de chercher à bricoler une nouvelle thématique, un projet, des propositions originales et crédibles ? Pour séduire qui ? Les gens d’avant ? Ceux qui auraient ricané à l’idée de se balader dans un concept soutenu par une idée, elle-même suspendue à une théorie ? Ils n’existent déjà presque plus. Le réaménagement abstrait du territoire est en train de forger son peuple." Philippe Muray (Paris-Plage)

Quelques liens sur l'innovation de rupture


1. L’INNOVATION DISRUPTIVE DANS LES SYSTEMES DE SANTE

2. Site de Clayton Christensen 


3. How Productivity Killed American Enterprise par Henry Mintzberg

4. The innovator’s prescription/ dont est tiré ce schéma: